Edmond de Kent usa de son charme, qui était grand, et d’autres arguments aussi auxquels la nature humaine n’est pas toujours insensible. Il posa sur la table une lourde bourse d’or.
— Je voudrais, dit-il, que ce prisonnier fût bien traité. Ceci est pour améliorer son sort ; il y a là cent livres esterlins.
— Je puis vous assurer, my Lord, qu’il est bien traité, dit Daverill à voix basse avec une nuance de complicité.
Et sans aucune gêne, il mit la main sur la bourse.
— Je donnerais volontiers le double, dit Edmond de Kent, seulement pour l’apercevoir.
Daverill eut une dénégation désolée.
— Comprenez, my Lord, qu’il y a en ce château deux cents archers de garde…
Edmond de Kent se crut un grand homme de guerre en notant intérieurement cette importante décision ; il faudrait en tenir compte, pour l’évasion.
— … et que si jamais l’un d’eux parlait, que Madame la reine mère vînt à l’apprendre, elle me ferait décapiter.
Pouvait-on mieux se trahir, et avouer ce qu’on prétendait cacher ?
— Mais je puis faire passer un message, reprit le gouverneur, car ceci restera entre vous et moi.
Kent, heureux de voir si vite avancer ses affaires, écrivit la lettre suivante, tandis que les rafales d’un vent mouillé battaient les fenêtres de l’auberge :
« Fidélité et respect à mon très cher frère, s’il vous plaît. Je prie Dieu de tout cœur que vous soyez en bonne santé car les dispositions sont prises pour que vous sortiez bientôt de prison et soyez délivré des maux qui vous accablent. Soyez assuré que j’ai l’appui des plus grands barons d’Angleterre et de toutes leurs forces, c’est-à-dire leurs troupes et leurs trésors. De nouveau vous serez roi ; prélats et barons l’ont juré sur l’Évangile. »
Il tendit la feuille, simplement pliée, au gouverneur.
— Je vous prie de la sceller, my Lord, dit celui-ci ; je ne veux point avoir pu en connaître la teneur.
Kent se fit apporter de la cire par quelqu’un de sa suite, apposa son cachet, et Daverill cacha le pli sous sa cotte.
— Un message, dit-il, sera parvenu de l’extérieur au prisonnier qui, je pense, le détruira aussitôt. Ainsi…
Et ses mains firent un geste qui signifiait l’effacement, l’oubli.
« Cet homme, si je sais m’y prendre assez bien, nous ouvrira les portes toutes grandes, le jour venu ; nous n’aurons même pas à livrer bataille », pensait Edmond de Kent.
Trois jours plus tard sa lettre était aux mains de Roger Mortimer qui la lisait en conseil, à Westminster.
Aussitôt la reine Isabelle, s’adressant au jeune roi, s’écriait, pathétique :
— Mon fils, mon fils, je vous supplie d’agir contre votre plus mortel ennemi qui veut accréditer au royaume la fable que votre père est encore vivant, afin de vous déposer et prendre votre place. De grâce donnez les ordres pour qu’on châtie ce traître pendant qu’il en est temps.
En fait, les ordres étaient déjà donnés et les sbires de Mortimer galopaient vers Winchester pour arrêter le comte de Kent sur son chemin de retour. Mais ce n’était pas seulement une arrestation que voulait Mortimer ; il exigeait une condamnation spectaculaire. Il avait quelques raisons de se hâter ainsi.
Dans un an, Édouard III allait être majeur ; il manifestait déjà de nombreux signes de son impatience à gouverner. En éliminant Kent, après avoir éloigné Lancastre, Mortimer décapitait l’opposition et empêchait que le jeune roi pût échapper à son emprise.
Le 19 mars, le Parlement se réunissait à Winchester pour juger l’oncle du roi.
Au sortir d’un séjour de plus d’un mois en prison, le comte de Kent apparut décomposé, amaigri, hagard, et comme s’il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Il n’était pas homme, décidément, fait pour supporter l’adversité. Sa belle nonchalance distante l’avait quitté. Sous l’interrogatoire de Robert Howell, coroner de la maison royale, il s’effondra, avoua tout, conta son histoire de bout en bout, livra le nom de ses informateurs et de ses complices. Mais quels informateurs ? L’ordre des Dominicains ne connaissait aucun Frère du nom de Dienhead ; c’était là une invention de l’accusé, pour tenter de se sauver. Invention également la lettre du pape Jean XXII ; personne, dans la suite de l’évêque de Lincoln, pendant l’ambassade d’Avignon, n’avait eu conversation au sujet du feu roi, ni avec le Saint-Père, ni avec aucun de ses cardinaux ou conseillers. Edmond de Kent s’obstinait. Voulait-on lui faire perdre la raison ? Pourtant, il leur avait parlé, à ces Frères Prêcheurs ! Il l’avait eue en main, cette lettre «
Kent découvrait enfin l’affreux traquenard dans lequel on l’avait attiré en se servant du fantôme du roi mort. Complot organisé de toutes pièces par Mortimer et par ses créatures : faux émissaires, faux moines, faux écrits, et, plus faux que tous et que tout, ce Daverill du château de Corfe ! Kent avait basculé dans le piège.
Le coroner royal requérait la peine de mort.