Et c’était vrai. Le plus grand, le plus spectaculaire, le plus dévastateur amour du siècle, commencé comme un exploit de chevalerie, et qui avait ému toutes les cours d’Europe, jusqu’à celle du Saint-Siège, cette passion qui avait frété une flotte, équipé une armée, s’était consommée dans un pouvoir tyrannique et sanglant, s’achevait entre des haches, à la lueur d’une torche fumeuse. Roger Mortimer, huitième baron de Wigmore, ancien Grand Juge d’Irlande, premier comte des Marches, était conduit vers les prisons ; sa royale maîtresse, en chemise, s’écroulait au pied du lit.

Avant l’aurore, Bereford, Daverill, Wynyard et les principales créatures de Mortimer étaient arrêtés ; on se lançait à la poursuite du sénéchal Maltravers, de Gournay et Ogle, les trois meurtriers d’Édouard II, qui avaient aussitôt pris la fuite.

La foule, au matin, s’était massée dans les rues de Nottingham et hurlait sa joie au passage de l’escorte qui emmenait sur une charrette, suprême honte pour un chevalier, Mortimer enchaîné. Tors-Col, l’oreille sur l’épaule, était au premier rang de la population et, bien que ses yeux malades vissent à peine le cortège, il dansait sur place et lançait en l’air son bonnet.

— Où le conduit-on ? demandaient les gens.

— À la tour de Londres.

<p><strong>III</strong></p><p><strong>VERS LES COMMON GALLOWS</strong></p>

Les corbeaux de la Tour vivent très vieux, plus de cent ans, dit-on. Le même énorme corbeau, attentif et sournois, qui sept ans plus tôt cherchait à piquer les yeux du prisonnier à travers les barreaux du soupirail, était revenu se poster devant la cellule.

Était-ce par dérision qu’on avait assigné à Mortimer son cachot d’autrefois ? Là où le père l’avait gardé dix-sept mois enfermé, le fils à son tour le tenait captif. Mortimer se disait qu’il devait y avoir dans sa nature, dans sa personne, quelque chose qui le rendait intolérable à l’autorité royale, ou qui lui rendait insupportable cette autorité. De toute manière, un roi et lui ne pouvaient cohabiter dans la même nation, et il fallait bien que l’un des deux disparût. Il avait supprimé un roi ; un autre roi allait le supprimer. C’est un grand malheur que d’être né avec une âme de monarque quand on n’est pas destiné à régner.

Mortimer, cette fois, n’avait plus l’espérance ni même le désir de s’évader. Il lui semblait être déjà mort, depuis Nottingham. Pour les êtres tels que lui, dominés par l’orgueil, et dont les plus hautes ambitions ont été un moment satisfaites, la chute équivaut au trépas. Le vrai Mortimer était à présent, et pour l’éternité humaine, inscrit dans les chroniques d’Angleterre ; le cachot de la Tour ne contenait que sa charnelle mais indifférente enveloppe.

Chose singulière, cette enveloppe avait retrouvé des habitudes. De la même manière que lorsqu’on revient, après vingt ans d’absence dans la demeure où l’on vécut enfant, on pèse du genou machinalement et par une sorte de mémoire musculaire sur le battant de la porte qui autrefois forçait, ou bien l’on pose le pied au plus large de l’escalier pour éviter le bord d’une marche usée, de la même manière Mortimer avait repris les gestes de sa précédente détention. Il pouvait, la nuit franchir les quelques pas du soupirail au mur sans jamais se cogner ; il avait, dès son entrée, repoussé l’escabelle à sa place ancienne ; il reconnaissait les bruits familiers, la relève de la garde, la sonnerie des offices à la chapelle Saint-Pierre ; et cela sans le moindre effort d’attention. Il savait l’heure où on lui apportait son repas, la nourriture était à peine moins mauvaise que du temps de l’ignoble constable Seagrave.

Parce que le barbier Ogle avait servi d’émissaire à Mortimer, la première fois, pour organiser sa fuite, on refusait de lui envoyer quelqu’un pour le raser. Une barbe d’un mois lui poussait aux joues. Mais, à ce détail près, tout était semblable, jusqu’à ce corbeau que Mortimer avait naguère surnommé « Édouard », et qui feignait de dormir, ouvrant de temps en temps son œil rond avant de lancer son gros bec à travers les barreaux.

Ah, si ! Quelque chose manquait : les monologues tristes du vieux Lord Mortimer de Chirk, gisant sur la planche qui servait de couche… À présent, Roger Mortimer comprenait pourquoi son oncle avait refusé autrefois de le suivre dans son évasion. Ce n’était ni par peur du risque ni même par faiblesse de corps ; on a toujours assez de forces pour entreprendre un chemin, même si l’on doit y tomber. C’était le sentiment que sa vie était terminée qui avait retenu le Lord de Chirk, et lui avait fait préférer attendre sa fin, sur ce bat-flanc.

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