Pour Roger Mortimer, qui ne comptait que quarante-cinq ans, la mort ne viendrait pas d’elle-même. Il éprouvait une vague angoisse lorsqu’il regardait vers le centre du Green la place où l’on dressait habituellement le billot. Mais on s’habitue à la proximité de la mort par toute une suite de pensées très simples qui s’organisent pour constituer une mélancolique acceptation. Mortimer se disait que le corbeau sournois vivrait après lui, et narguerait d’autres prisonniers ; les rats aussi vivraient, les gros rats mouillés qui montaient la nuit des berges vaseuses de la Tamise et couraient sur les pierres de la forteresse ; même la puce qui le taquinait sous sa chemise sauterait sur le bourreau, le jour de l’exécution, et continuerait de vivre. Toute vie qui s’efface du monde laisse les autres vies intactes. Rien n’est plus banal que de mourir.

Quelquefois il songeait à sa femme, Lady Jeanne, sans nostalgie ni remords. Il l’avait assez tenue à l’écart de sa puissance pour que l’on eût quelque raison de s’en prendre à elle. On lui laisserait, sans doute, la disposition de ses biens personnels. Ses fils ? Certes, ses fils auraient à subir la séquelle des haines dont il était l’objet ; mais comme il y avait peu de chances qu’ils devinssent jamais hommes d’aussi vaste valeur et d’aussi haute ambition que lui, qu’importait qu’ils fussent ou ne fussent pas comtes dans les Marches ? Le grand Mortimer, c’était lui, ou plutôt ce qu’il avait été. Ni pour sa femme, ni pour ses fils, il n’éprouvait de regrets.

La reine ?… La reine Isabelle mourrait un jour, et de cet instant-là il n’existerait plus personne sur terre à l’avoir connu dans sa vérité. C’était seulement lorsqu’il pensait à Isabelle qu’il se sentait encore quelque peu rattaché à l’existence. Il était mort à Nottingham, certes ; mais le souvenir de son amour continuait de vivre, un peu comme les cheveux s’obstinent à croître quand le cœur a cessé de battre. Voilà tout ce qui restait au bourreau à trancher. Quand on séparerait la tête du corps, on anéantirait le souvenir des mains royales qui s’étaient nouées à ce cou.

Comme chaque matin, Mortimer avait demandé la date. On était le 29 novembre ; le Parlement devait donc se trouver réuni et le prisonnier s’attendait à comparaître. Il connaissait assez la lâcheté des assemblées pour savoir que nul ne prendrait sa défense, bien au contraire. Lords et Communes allaient se venger avec empressement de la terreur qu’il leur avait si longtemps inspirée.

Le jugement avait déjà été prononcé, dans la chambre de Nottingham. Ce n’était pas à un acte de justice qu’on allait le soumettre, mais seulement à un simulacre nécessaire, une formalité, tout exactement comme lors des condamnations naguère ordonnées par lui.

Un souverain de vingt ans impatient de gouverner, et de jeunes Lords impatients d’être les maîtres de la faveur royale, avaient besoin de sa disparition pour être sûrs de leur pouvoir.

« Ma mort, pour ce petit Édouard, est l’indispensable complément de son sacre… Et pourtant, ils ne feront pas mieux que moi ; le peuple ne sera pas davantage satisfait sous leur loi. Là où je n’ai pas réussi, qui donc pourrait réussir ? »

Quelle attitude devrait-il adopter pendant le simulacre de justice ? Se faire suppliant, comme le comte de Kent ? Battre sa coulpe, implorer, offrir sa soumission, pieds nus et la corde au cou, en confessant le regret de ses erreurs ? Il faut avoir grande envie de vivre pour s’imposer la comédie de la déchéance ! « Je n’ai commis aucune faute. J’ai été le plus fort, et le suis resté jusqu’à ce que d’autres, plus forts pour un moment, m’abattent. C’est tout. »

Alors l’insulte ? Faire face une dernière fois à ce Parlement de moutons et lui lancer : « J’ai pris les armes contre le roi Édouard II. Mes Lords, lesquels d’entre vous qui me jugez ce jour ne m’ont pas suivi alors ?… Je me suis évadé de la tour de Londres. Mes Lords évêques, lesquels d’entre vous qui me jugez ce jour n’ont pas fourni aide et trésor pour ma liberté ?… J’ai sauvé la reine Isabelle d’être tuée par les favoris de son époux, j’ai levé des troupes et armé une flotte qui vous ont délivrés des Despensers, j’ai déposé le roi que vous haïssiez et fait couronner son fils qui ce jour me juge. Mes Lords, comtes, barons et évêques, et vous messires des Communes, lesquels d’entre vous ne m’ont pas loué pour tout cela, et même pour l’amour que la reine m’a porté ? Vous n’avez rien à me reprocher que d’avoir agi en votre place, et vous avez belles dents à me déchirer, pour faire oublier par la mort d’un seul ce qui fut la besogne de tous. »

Ou bien le silence… Refuser de répondre à l’interrogatoire, refuser de présenter une défense, ne pas prendre l’inutile peine de se justifier. Laisser hurler les chiens qu’on ne tient plus sous le fouet… « Mais combien j’avais raison de les soumettre à la peur ! »

Il fut tiré de ses pensées par des bruits de pas. « Voici le moment », se dit-il.

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