Dans leurs pavillons aux portières relevées, les seigneurs se déharnachaient, montrant des visages bouillis, des mains écorchées à la jointure des gantelets, des jambes tuméfiées. En même temps on échangeait des commentaires.
— Mon heaume s’est faussé au tout début. C’est cela qui m’a gêné…
— Si le sire de Courgent ne s’était pas jeté à votre rescousse, vous auriez vu, l’ami !
— Le duc Eudes n’a pas su tenir longtemps devant Monseigneur Robert !
— Ah ! Brécy s’est bien comporté, je le reconnais !
Rires, courroux, halètements de fatigue ; les tournoyeurs se dirigeaient vers les étuves, installées dans une grange voisine, et entraient aux baquets préparés, les princes d’abord, puis les barons, puis les chevaliers, et les écuyers en dernier. Il existait entre eux cette familiarité, amicale et solide, que créent les compétitions physiques ; mais on devinait aussi quelques rancunes tenaces.
Philippe VI et Robert d’Artois trempaient dans deux cuves jumelles.
— Beau tournoi, beau tournoi, disait Philippe. Ah ! mon frère, il faut que je te parle.
— Sire, mon frère, je suis tout à t’entendre.
La démarche qu’il avait à faire coûtait visiblement à Philippe. Mais pour parler cœur à cœur avec son cousin, son beau-frère, son ami de jeunesse et de toujours, quel meilleur moment pouvait-il trouver que celui-ci, où ils venaient de tournoyer ensemble, et où les cris qui emplissaient la grange, les grandes claques que les chevaliers s’appliquaient sur les épaules, les clapotis d’eau, la buée qui s’élevait des cuves, isolaient parfaitement leur entretien ?
— Robert, ton procès est mauvais parce que tes lettres sont fausses.
Robert dressa au-dessus du baquet ses cheveux rouges, ses joues rouges.
— Non, mon frère, elles sont vraies !
Le roi prit un visage désolé.
— Robert, je t’en conjure, ne t’obstine pas en si mauvaise voie. J’ai fait pour toi le plus que j’ai pu, et contre l’avis de beaucoup, tant ma famille que dans mon Conseil. Je n’ai accepté de remettre l’Artois à la duchesse de Bourgogne que sous réserve de tes droits. J’ai imposé pour gouverner Ferry de Picquigny, un homme à toi dévoué. J’ai offert à la duchesse que l’Artois lui soit racheté pour t’être remis…
— Il n’était pas besoin de lui racheter l’Artois, puisqu’il est à moi !
Devant tant d’obstination butée, Philippe VI eut un geste d’irritation. Il cria à son chambrier :
— Trousseau ! Un peu plus d’eau fraîche, je te prie.
Puis il poursuivit :
— Ce sont les communes d’Artois qui n’ont pas voulu payer le prix pour changer de maître ; qu’y puis-je ?… L’ordonnance d’ouvrir ton procès attend depuis un mois. Depuis un mois je refuse de la signer parce que je ne veux pas que mon frère soit confronté à de basses gens qui vont le souiller d’une boue dont je ne suis pas sûr qu’il se puisse laver. Chaque homme est faillible ; nul d’entre nous n’a commis que de louables choses. Tes témoins ont été payés ou menacés ; ton notaire a parlé ; les faussaires sont écroués, et leurs aveux recueillis d’avoir écrit tes lettres.
— Elles sont vraies, répéta Robert.
Philippe VI soupira. Que d’efforts faut-il faire pour sauver un homme malgré lui !
— Je ne dis pas, Robert, que tu en sois vraiment coupable. Je ne dis pas, comme on le prétend, que tu aies mis la main à ces lettres. On te les a apportées, tu les as crues bonnes, tu as été trompé…
Robert, dans son baquet, contractait les mâchoires.
— Peut-être même, continua Philippe, est-ce ma propre sœur, ton épouse, qui t’a abusé. Les femmes ont de ces faussetés, parfois, croyant nous servir ! Fausseté est leur nature. Vois la mienne, qui n’a pas répugné à dérober mon sceau.
— Oui, les femmes sont fausses, dit Robert avec colère. Tout cela est manège de femmes monté entre ton épouse et sa belle-sœur de Bourgogne. Je ne connais point les viles gens dont on m’oppose les aveux extorqués !
— Je veux également tenir pour calomnie, reprit plus bas Philippe, ce qu’on dit de la mort de ta tante…
— Elle avait dîné chez toi !
— Mais sa fille n’y avait pas dîné, quand elle trépassa en deux jours.
— Je n’étais pas le seul ennemi qu’elles se fussent acquis en leur mauvaise vie, répondit Robert d’un ton de feinte indifférence.
Il sortit de la cuve et réclama des toiles pour se sécher. Philippe en fit autant. Ils étaient l’un devant l’autre, nus, la peau rosé, et fortement velus. Leurs serviteurs attendaient à quelques pas, avec les vêtements d’apparat sur les bras.
— Robert, j’attends ta réponse, dit le roi.
— Quelle réponse ?
— Que tu renonces à l’Artois, pour que je puisse éteindre l’affaire…
— Et pour que tu puisses aussi reprendre la parole que tu m’avais donnée avant d’être roi. Sire, mon frère, aurais-tu donc oublié qui t’a porté au trône, qui t’a rallié les pairs, qui t’a gagné ton sceptre ?
Philippe de Valois prit Robert par les poignets et, le regardant droit dans les yeux :
— Si j’avais oublié, Robert, crois-tu que je te parlerais en ce moment comme je le fais ?… Pour la dernière fois, renonce.
— Jamais, répondit le géant en secouant la tête.
— C’est au roi que tu refuses ?