— Monseigneur, dit Tolomei, laissez-moi bénir mon dernier client.

Et il traça du pouce un signe de croix sur les cheveux du géant, ainsi que les pères italiens ont coutume de le faire au front de leurs fils, lorsqu’ils partent pour un long voyage.

<p><strong>X</strong></p><p><strong>LE LIT DE JUSTICE</strong></p>

Au centre d’une estrade à degrés, sur un siège aux bras terminés par des têtes de lion, Philippe VI était assis, couronne en tête et revêtu du manteau royal. Une grande broderie de soie, aux armes de France, ondulait au-dessus de lui ; il se penchait de temps à autre, tantôt à sa gauche vers son cousin le roi de Navarre, tantôt à sa droite vers son parent le roi de Bohême, pour les prendre à témoin du regard, et leur faire apprécier combien sa mansuétude avait été longue.

Le roi de Bohême secouait sa belle barbe châtaine, d’un air à la fois confondu et indigné. Se pouvait-il qu’un chevalier, un pair de France, comme l’était Robert d’Artois, un prince à la fleur de lis, se fût conduit de telle façon, eût mis la main à d’aussi sordides entreprises que celles en ce moment énumérées, se fût compromis avec des gens d’aussi méchante espèce ?

Au rang des pairs laïques, on voyait siéger pour la première fois l’héritier du trône, le prince Jean, anormalement grand pour ses treize ans, enfant au regard sombre et lourd, au menton trop long, et que son père venait de créer duc de Normandie.

À la suite du jeune prince se trouvaient le comte d’Alençon, frère du roi, les ducs de Bourbon et de Bretagne, le comte de Flandre, le comte d’Étampes. Il y avait deux tabourets vides : celui du duc de Bourgogne, qui ne pouvait siéger étant partie dans le procès, et celui du roi d’Angleterre, lequel ne s’était même pas fait représenter.

Parmi les pairs ecclésiastiques on reconnaissait Monseigneur Jean de Marigny, comte-évêque de Beauvais, et Guillaume de Trye, duc-archevêque de Reims.

Pour donner plus de solennité à ce lit de justice, le roi y avait convoqué les archevêques de Sens et d’Aix, les évêques d’Arras, d’Autun, de Blois, de Forez, de Vendôme, le duc de Lorraine, le comte Guillaume de Hainaut et son frère Jean, et tous les grands officiers de la couronne : le connétable, les deux maréchaux, Miles de Noyers, les sires de Châtillon, de Soyecourt, de Garencières qui étaient du Conseil étroit, et bien d’autres encore, assis en retour de l’estrade, le long des murs de la grand-salle du Louvre où se tenait l’audience.

À même le sol, les jambes repliées sur des carreaux d’étoffe, étaient entassés les maîtres des requêtes et conseillers au Parlement, les clercs de justice et ecclésiastiques de petit rang.

Debout en face du roi, à six pas, le procureur général, Simon de Bucy, entouré des commissaires d’enquête, lisait depuis deux heures les feuillets de son réquisitoire, le plus long qu’il ait eu à prononcer en toute sa carrière. Il avait dû reprendre tout l’historique de l’affaire d’Artois dont l’origine remontait à la fin de l’autre siècle, rappeler le premier procès de 1309, l’arrêt rendu par Philippe le Bel, la rébellion armée de Robert contre Philippe le Long en 1316, le second jugement de 1318, pour parvenir à la procédure présente, au faux serment d’Amiens, à l’enquête, à la contre-enquête, aux innombrables dépositions recueillies, aux subornations de témoins, à la fabrication des faux, aux arrestations de complices.

Tous ces faits mis en lumière l’un après l’autre, expliqués et commentés dans leur enchaînement, leur engrenage compliqué, constituaient non seulement l’un des plus grands procès de droit privé, et maintenant de droit criminel, jamais plaidé, mais encore intéressaient directement l’histoire du royaume sur une période d’un quart de siècle. L’assistance était à la fois fascinée et stupéfaite, stupéfaite par les révélations du procureur, fascinée parce qu’elle découvrait la vie secrète du grand baron devant lequel hier tous tremblaient encore, dont chacun cherchait à devenir l’ami, et qui avait si longtemps décidé de toute chose en la nation de France ! La dénonciation des scandales de la tour de Nesle, l’emprisonnement de Marguerite de Bourgogne, l’annulation du mariage de Charles IV, la guerre d’Aquitaine, le renoncement à la croisade, le soutien donné à Isabelle d’Angleterre, l’élection de Philippe VI, Robert avait été l’âme de tout cela, créant l’événement ou le dirigeant, mais toujours mû par une seule pensée, un seul intérêt : l’Artois, l’héritage d’Artois !

Combien étaient-ils, parmi les présents, qui devaient leur titre, leur fonction, leur fortune à ce parjure, ce faussaire, ce criminel… à commencer par le roi lui-même !

La place de l’accusé était symboliquement occupée dans le prétoire par deux sergents d’armes soutenant un grand panonceau de soie où figurait l’écu de Robert, « semé de France, au lambel de quatre pendants de gueules, chaque pendant chargé des trois châteaux d’or ».

Et chaque fois que le procureur prononçait le nom de Robert, il se tournait vers le panonceau comme s’il désignait la personne.

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