— Oui, Sire, au roi que j’ai fait. Philippe desserra les doigts.
— Alors, si tu ne veux point sauver ton honneur de pair, dit-il, moi je veillerai à sauver mon honneur de roi !
IX
LES TOLOMEI
— Faites-moi pardon, Monseigneur, de ne pouvoir me lever pour vous mieux accueillir, dit Spinello Tolomei, d’une voix haletante, à l’entrée de Robert d’Artois.
Le vieux banquier était allongé sur un lit dressé dans son cabinet de travail ; une couverture légère laissait deviner la forme de son gros ventre et de sa poitrine amenuisée. Une barbe de huit jours semblait, sur ses joues effondrées, comme un dépôt de sel, et sa bouche bleuie cherchait l’air. Mais de la fenêtre, donnant sur la rue des Lombards, ne venait aucune fraîcheur. Paris cuisait, sous le soleil d’un après-midi d’août.
Il ne restait plus beaucoup de vie dans le corps de messer Tolomei, plus beaucoup de vie dans le regard de son seul œil ouvert qui n’exprimait rien qu’un mépris fatigué, comme si quatre-vingts ans d’existence avaient été un bien inutile effort.
Autour du lit se tenaient quatre hommes au teint basané, aux lèvres minces, aux yeux luisants comme des olives noires, et tous vêtus également de robes sombres.
— Mes cousins Tolomeo Tolomei, Andréa Tolomei, Giaccomo Tolomei… dit le moribond en les désignant. Et puis vous connaissez mon neveu, Guccio Baglioni…
À trente-cinq ans, les tempes de Guccio étaient déjà blanches.
— Ils sont tous venus de Sienne pour me voir mourir… et aussi pour d’autres choses, ajouta lentement le vieux banquier.
Robert d’Artois, en chausses de voyage, le buste un peu penché sur le siège qu’on lui avait avancé, regardait le vieillard avec cette fausse attention des gens qu’obsédé un très grave souci.
— Monseigneur d’Artois est un ami, j’ose le dire, reprit Tolomei à l’adresse de ses parents. Tout ce qu’on pourra faire pour lui doit être fait ; il nous a sauvés, souvent, et il n’a pas dépendu de lui cette fois…
Comme les cousins siennois n’entendaient guère le français, Guccio leur traduisit, rapidement, les paroles de l’oncle ; les cousins hochèrent, d’un même mouvement, leurs faces sombres.
— Mais, si c’est d’argent que vous avez nécessité, Monseigneur, hélas, hélas, et malgré tout mon dévouement pour vous, nous ne pouvons rien. Vous savez trop pourquoi…
On sentait que Spinello Tolomei économisait ses forces. Il n’avait pas besoin de s’étendre longuement. À quoi bon commenter la situation dramatique où se débattaient, depuis quelques mois, les banquiers italiens ?
En janvier, le roi avait rendu une ordonnance par laquelle tous les Lombards se voyaient menacés d’expulsion. Ce n’était pas là chose nouvelle ; chaque règne, en ses moments difficiles, brandissait la même menace et raflait aux Lombards une part de leur fortune en les obligeant à racheter leur droit de séjour. Pour compenser la perte, les banquiers augmentaient pendant un an le taux d’usure. Mais l’ordonnance cette fois s’accompagnait d’une plus grave mesure. Toutes les créances que les Italiens détenaient sur des seigneurs français se trouvaient, de par la volonté royale, annulées ; et il était interdit aux débiteurs de s’acquitter, si même ils en avaient le vouloir ou la possibilité. Des sergents royaux, montant la garde aux portes des comptoirs, faisaient rebrousser chemin aux honnêtes clients qui venaient rembourser. Les banquiers italiens en auraient pleuré !
— Et cela parce que la noblesse s’est trop endettée pour ces folles fêtes, pour tous ces tournois où elle veut briller devant le roi ! Même sous Philippe le Bel nous ne fûmes pas traités de telle façon.
— J’ai plaidé pour vous, dit Robert.
— Je sais, je sais, Monseigneur. Vous avez toujours défendu nos compagnies. Mais voilà, vous n’êtes guère mieux en grâce que nous, à présent… Nous pouvions croire que les choses s’arrangeraient comme les autres fois. Mais avec la mort de Macci dei Macci, le dernier coup nous a été porté !
Le vieil homme tourna son regard vers la fenêtre, et se tut.
Macci dei Macci, l’un des plus grands financiers italiens en France, auquel Philippe VI depuis le début de son règne avait confié, sur le conseil de Robert, l’administration du Trésor, venait d’être pendu la semaine précédente après jugement sommaire.
Guccio Baglioni, la voix chargée de colère contenue, dit alors :
— Un homme qui avait mis tout son labeur, toute son astuce au service de ce royaume. Il se sentait plus français que s’il était né sur la Seine ! S’est-il enrichi en son office davantage que ceux qui l’ont fait pendre ? C’est toujours sur les Italiens qu’on frappe parce qu’ils n’ont pas moyens de se défendre !
Les cousins siennois captaient ce qu’ils pouvaient du discours ; au nom de Macci dei Macci, leurs sourcils étaient remontés jusqu’au milieu du front, et, les paupières fermées, ils avaient émis une même lamentation de gorge.
— Tolomei, dit Robert d’Artois, je ne viens pas vous emprunter de l’argent, mais vous prier de m’en prendre.