Robert avait l’imagination vive. Depuis trois ans et demi, il trompait sa faim de vengeance avec de petites pâtures, envoûtes, sortilèges, tueurs à gages qui n’arrivaient pas jusqu’aux victimes désignées. Soudain son espérance retrouvait d’autres dimensions ; une grande idée germait, enfin digne de lui.

— Et si le roi d’Angleterre devenait le roi de France ? demanda-t-il.

Artevelde regarda Robert d’Artois avec incrédulité, comme s’il doutait d’avoir bien entendu.

— Je vous dis, messire : si le roi d’Angleterre était le roi de France ? S’il revendiquait la couronne, s’il faisait établir ses droits, s’il prouvait que le royaume de France est sien, s’il se présentait comme votre suzerain légitime ?

— Monseigneur, c’est un songe que vous bâtissez là !

— Un songe ? s’écria Robert. Mais cette querelle-là n’a jamais été jugée, ni la cause perdue ! Quand mon cousin Valois a été porté au trône… quand je l’ai porté au trône, et vous voyez la grâce qu’il m’en garde !… les députés d’Angleterre sont venus faire valoir les droits de la reine Isabelle et de son fils Édouard. Il n’y a pas si longtemps ; il y a moins de sept ans. On ne les a pas entendus parce qu’on ne voulait pas les entendre, et que je les ai fait reconduire à leur vaisseau. Vous appelez Philippe le roi trouvé ; que n’en trouveriez-vous un autre ! Et que penseriez-vous si l’on reprenait maintenant l’affaire, et qu’on vînt dire à vos foulons, vos tisserands, vos marchands, vos communaux : « Votre comte ne tient pas ses droits de bonne main ; son hommage, il ne le devait point au roi de France. Votre suzerain, c’est celui de Londres ! »

Un songe, en vérité, mais qui séduisait Jakob Van Artevelde. La laine qui arrivait du nord-ouest par la mer, les étoffes, rudes ou précieuses, qui repartaient par le même chemin, le trafic des ports, tout incitait la Flandre à tourner ses regards vers le royaume anglais. Du côté de Paris rien ne venait, sinon des collecteurs d’impôts.

— Mais croyez-vous, Monseigneur, en bonne raison, qu’aucune personne au monde puisse être convaincue de ce que vous dites, et puisse consentir à pareille entreprise ?

— Une seule, messire, il suffit qu’une seule personne soit convaincue : le roi d’Angleterre lui-même.

Quelques jours plus tard, à Anvers, muni d’un passeport de marchand drapier, et suivi de Gillet de Nelle qui portait, pour la forme, quelques aunes d’étoffe, Monseigneur Robert d’Artois s’embarquait pour Londres.

<p><strong>II</strong></p><p><strong>WESTMINSTER HALL</strong></p>

À nouveau un roi était assis, couronne en tête, sceptre en main, entouré de ses pairs. À nouveau, prélats, comtes et barons étaient alignés de part et d’autre de son trône. À nouveau, clercs, docteurs, juristes, conseillers, dignitaires s’offraient à sa vue, en rangs pressés.

Mais ce n’étaient pas les lis de France qui semaient le manteau royal ; c’étaient les lions des Plantagenets. Ce n’étaient point les voûtes du Palais de la Cité qui renvoyaient sur la foule l’écho de sa propre rumeur, mais l’admirable charpente de chêne, aux immenses arcs ajourés, du grand hall de Westminster. Et c’étaient six cents chevaliers anglais, venus de tous les comtés, et les squires et les shérifs des villes, qui constituaient, couvrant les larges dalles carrées, le Parlement d’Angleterre siégeant au complet.

Pourtant, c’était afin d’écouter une voix française que cette assemblée avait été convoquée.

Debout, drapé dans un manteau d’écarlate, à mi-hauteur des marches de pierre au fond du hall, et comme ourlé d’or par la lumière tombant derrière lui du gigantesque vitrail, le compte Robert d’Artois s’adressait aux délégués du peuple de Grande-Bretagne.

Car pendant les deux années écoulées depuis que Robert avait quitté les Flandres, la roue du destin avait accompli un bon quart de tour. Et d’abord le pape était mort.

Vers la fin de 1334, le petit vieillard exsangue qui, au cours d’un des plus longs règnes pontificaux, avait rendu à l’Église une administration forte et des finances prospères, était obligé, du fond de son lit, dans la chambre verte de son grand palais d’Avignon, de renoncer publiquement aux seules thèses que son esprit eût défendues avec conviction. Pour éviter le schisme dont l’Université de Paris le menaçait, pour obéir aux ordres de cette cour de France en faveur de laquelle il avait réglé tant d’affaires douteuses et gardé bouche close sur tant de secrets, il reniait ses écrits, ses prêches, ses encycliques. Maître Buridan[27] dictait ce qu’il convenait de penser en matière de dogme : l’enfer existait, plein d’âmes à rôtir, afin de mieux assurer aux princes de ce monde la dictature sur leurs sujets ; le paradis était ouvert, comme une bonne hôtellerie, aux chevaliers loyaux qui avaient bien massacré pour le compte de leur roi, aux prélats dociles qui avaient bien béni les croisades, et sans qu’il soit, à ces justes, besoin d’attendre le jugement dernier pour jouir de la vision béatifique de Dieu.

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