— Sire, mon cousin, avait-il dit à Édouard III, si vous jugez que ma présence en votre royaume vous doive créer ou péril ou nuisance, livrez-moi à la haine de Philippe, le roi mal trouvé. Je n’aurai point à me plaindre de vous, qui m’avez fait si grande hospitalité ; je n’aurai à blâmer que moi-même pour ce que j’ai, contre le bon droit, donné le trône à ce méchant Philippe au lieu de le faire octroyer à vous-même que je ne connaissais pas assez.
Et cela était prononcé la main largement étalée sur le cœur, et le buste ployé.
Édouard III avait répondu calmement :
— Mon cousin, vous êtes mon hôte, et vous m’êtes fort précieux par vos conseils. En vous livrant au roi de France je serais l’ennemi de mon honneur autant que de mon intérêt. Et puis, vous êtes accueilli au royaume d’Angleterre et non pas en duché de Guyenne… Suzeraineté de France ici ne vaut pas.
La demande de Philippe VI fut laissée sans réponse.
Et jour après jour, Robert put poursuivre son œuvre de persuasion. Il versait le poison de la tentation dans l’oreille d’Édouard ou celle de ses conseillers. Il entrait en disant :
— Je salue le vrai roi de France…
Il ne manquait pas une occasion de démontrer que la loi salique n’avait été qu’une invention de circonstance et que les droits d’Édouard à la couronne de Hugues Capet étaient les mieux fondés.
À la seconde sommation qui lui fut faite de livrer Robert, Édouard III ne répondit autrement qu’en accordant à l’exilé la jouissance de trois châteaux et douze cents marcs de pension.[28]
C’était le temps d’ailleurs où Édouard témoignait sa gratitude à tous ceux qui l’avaient bien servi, où il nommait son ami William Montaigu comte de Salisbury, et distribuait titres et rentes aux jeunes Lords qui l’avaient aidé dans l’affaire de Nottingham.
Une troisième fois, Philippe VI envoya son grand maître des arbalétriers signifier au sénéchal de Guyenne, pour le roi d’Angleterre, qu’on eût à rendre Robert d’Artois, ennemi mortel du royaume de France, faute de quoi, à quinzaine échue, le duché serait séquestré.
— J’attendais bien cela ! s’écria Robert. Ce grand niais de Philippe n’a d’autre idée que de répéter ce que j’inventai naguère, cher Sire Édouard, contre votre père ; donner un ordre qui offense le droit, puis séquestrer pour défaut d’exécution de cet ordre, et, par le séquestre imposer ou l’humiliation ou la guerre. Seulement, aujourd’hui, l’Angleterre a un roi qui véritablement règne, et la France n’a plus Robert d’Artois.
Il n’ajoutait pas : « Et naguère il y avait en France un exilé qui jouait tout juste le rôle que je joue ici, et c’était Mortimer ! »
Robert avait réussi au-delà de ses espérances ; il devenait la cause même du conflit qu’il rêvait de voir éclater ; sa personne revêtait une importance capitale ; et pour aborder ce conflit, il proposait sa doctrine : faire revendiquer par le roi d’Angleterre la couronne de France.
Voilà pourquoi ce jour de septembre 1337, sur les degrés de Westminster Hall, Robert d’Artois, manches déployées et pareil à un oiseau d’orage, devant les nervures du grand vitrail, s’adressait sur la demande du roi au Parlement britannique. Entraîné par trente ans de procédure, il parlait sans documents ni notes.
Ceux des délégués qui n’entendaient pas parfaitement le français prenaient de leurs voisins la traduction de certains passages.
À mesure que le comte d’Artois développait son discours, les silences se faisaient plus denses dans l’assemblée, ou bien les murmures plus intenses, quand quelque révélation frappait les esprits. Que de choses surprenantes ! Deux peuples vivent, séparés seulement par un étroit bras de mer ; les princes des deux cours se marient entre eux ; les barons d’ici ont des terres là-bas ; les marchands circulent d’une nation à l’autre… et l’on ne sait rien, au fond, de ce qui se passe chez le voisin !
Ainsi la règle : « France ne peut à femme être remise ni par femme transmise » n’était nullement tirée des anciennes coutumes ; c’était juste trouvaille d’humeur lancée par un vieux rabâcheur de connétable, lors de la succession, vingt ans plus tôt, d’un roi assassiné. Oui, Louis Dixième, le Hutin, avait été assassiné. Robert d’Artois le proclamait et nommait sa meurtrière.
— Je la connaissais bien, elle était ma tante, et m’a volé mon héritage !
L’histoire des crimes commis par les princes français, le récit des scandales de la cour capétienne, Robert s’en servait pour épicer son discours, et les députés au Parlement d’Angleterre en frémissaient d’indignation et d’effroi, comme s’ils tenaient pour rien les horreurs accomplies sur leur propre sol et par leurs propres princes.
Et Robert poursuivait sa démonstration, défendant les thèses exactement inverses à celles qu’il avait soutenues naguère en faveur de Philippe de Valois, et avec une égale conviction.