Donc, à la mort du roi Charles IV, dernier fils de Philippe le Bel, et si même on avait voulu tenir compte de la répugnance des barons français à voir femme régner, la couronne de France devait, en toute équité, revenir, à travers la reine Isabelle, au seul mâle de la lignée directe…

L’immense manteau rouge pivota devant les yeux des Anglais tout saisis ; Robert s’était tourné vers le roi. D’un coup il se laissa tomber, le genou sur la pierre.

— … revenir à vous, noble Sire Édouard, roi d’Angleterre, en qui je reconnais et salue le véritable roi de France !

On n’avait pas ressenti émotion plus intense depuis le mariage d’York. On annonçait aux Anglais que leur souverain pouvait prétendre à un royaume plus grand du double, plus riche du triple ! C’était comme si la fortune de chacun, la dignité de chacun s’en trouvaient augmentées d’autant.

Mais Robert savait qu’il ne faut pas laisser s’épuiser l’enthousiasme des foules. Déjà il se relevait et rappelait qu’au moment de la succession de Charles IV, le roi Édouard avait envoyé, pour faire valoir ses droits, de hauts et respectés évêques, dont Monseigneur Adam Orleton qui aurait pu en témoigner de vive voix, s’il n’eût été présentement en Avignon, à ce même propos et pour obtenir l’appui du pape.

Et son propre rôle, à lui Robert, dans la désignation de Philippe de Valois, devait-il le passer sous silence ? Rien n’avait mieux servi le géant, tout au long de sa vie, que la fausse franchise. Ce jour-là il en usa encore.

Qui donc avait refusé d’entendre les docteurs anglais ? Qui avait repoussé leurs prétentions ? Qui les avait empêchés de faire valoir leurs raisons devant les barons de France ? Robert, de ses deux énormes poings, se frappa la poitrine :

— Moi, mes nobles Lords et squires, moi qui suis devant vous, qui, croyant agir pour le bien, et la paix, ai choisi l’injuste plutôt que le juste, et qui n’ai pas assez expié cette faute par tous les malheurs qui me sont advenus.

Sa voix, répercutée par les charpentes, roulait jusqu’au bout du Hall.

Pouvait-il apporter à sa thèse un argument plus probant ? Il s’accusait d’avoir fait élire Philippe VI contre le bon droit ; il plaidait coupable, mais présentait sa défense. Philippe de Valois, avant d’être roi, lui avait promis que toutes choses seraient remises en ordre équitable, qu’une paix définitive serait établie laissant au roi d’Angleterre la jouissance de toute la Guyenne, qu’en Flandre des libertés seraient consenties qui rendraient prospérité au commerce, et qu’à lui-même l’Artois serait restitué. Donc c’était dans un but de conciliation et pour le bonheur général que Robert avait agi de la sorte. Mais il était bien prouvé que l’on ne doit se fonder que sur le droit, et non sur les fallacieuses promesses des hommes, puisqu’au jour présent l’héritier d’Artois était un proscrit, la Flandre affamée, et la Guyenne menacée de séquestre !

Alors, si l’on devait aller à la guerre, que ce ne soit plus pour vaines querelles d’hommage lige ou non lige, de seigneuries réservées ou de définition des termes de vassalité ; que ce soit pour le vrai, le grand, l’unique motif : la possession de la couronne de France. Et du jour où le roi d’Angleterre l’aurait ceinte, alors il n’y aurait plus, ni en Guyenne ni en Flandre, de motif à la discorde. Les alliés ne manqueraient pas en Europe, princes et peuples tous ensemble.

Et si pour ce faire, pour servir cette grande aventure qui allait changer le sort des nations, le noble Sire Édouard avait besoin de sang, Robert d’Artois, tendant les bras hors de ses manches de velours, au roi, aux Lords, aux Communes, à l’Angleterre, offrait le sien.

<p><strong>III</strong></p><p><strong>LE DÉFI DE LA TOUR DE NESLE</strong></p>

Lorsque l’évêque Henry de Burghersh, trésorier d’Angleterre, escorté de William Montaigu, nouveau comte de Salisbury, de William Bohun, nouveau comte de Northampton, de Robert Hufford, nouveau comte de Suffolk, présenta le jour de la Toussaint, à Paris, les lettres de défi qu’Édouard III Plantagenet adressait à Philippe VI de Valois, celui-ci, pareil au roi de Jéricho devant Josué, commença par rire.

Avait-il bien entendu ? Le petit cousin Édouard le sommait de lui remettre la couronne de France ? Philippe regarda le roi de Navarre et le duc de Bourbon, ses parents. Il sortait de table en leur compagnie ; il était de belle humeur ; ses joues claires, son grand nez se teintèrent de rose et il se remit à pouffer.

Que cet évêque, noblement appuyé sur sa crosse, que ces trois seigneurs anglais, raides dans leurs cottes d’armes, fussent venus lui faire une annonce plus mesurée, le refus de leur maître, par exemple, de livrer Robert d’Artois, ou bien une protestation contre le décret de saisie de la Guyenne, Philippe sans doute se fût fâché. Mais sa couronne, son royaume tout entier ? Cette ambassade, en vérité, était bouffonne.

Mais oui, il entendait bien : la loi salique n’existait pas, son couronnement était irrégulier…

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