Jean XXII était-il encore conscient quand il signa ce reniement forcé ? Il mourait le lendemain. Il y eut d’assez méchants docteurs, sur la montagne Sainte-Geneviève, pour dire en se moquant :
— Il doit savoir à présent si l’enfer existe !
Alors le conclave s’était réuni, et dans un lacis d’embrouilles qui menaçait de rendre cette élection plus longue encore que les précédentes. La France, l’Angleterre, l’Empereur, le bouillant Bohême, l’érudit roi de Naples, Majorque, Aragon, et la noblesse romaine, et les Visconti de Milan, et les Républiques, toutes les puissances pesaient sur les cardinaux.
Afin de gagner du temps et de ne faire avancer si peu que ce soit aucune candidature, ceux-ci, une fois enfermés, s’étaient tous tenu le même raisonnement : « Je vais voter pour l’un d’entre nous qui n’a nulle chance d’être élu. »
L’inspiration divine a d’étranges détours ! Les cardinaux étaient si bien d’accord, in petto, sur celui qui avait les moindres chances, sur celui qui ne pouvait pas être pape, que tous les bulletins sortirent avec le même nom : celui de Jacques Fournier, le « cardinal blanc » comme on l’appelait, parce qu’il continuait de porter son habit de Cîteaux. Les cardinaux, le peuple quand on lui fit l’annonce, et l’élu lui-même se trouvèrent également stupéfaits. Le premier mot du nouveau pape fut pour déclarer à ses collègues que leur choix était tombé sur un âne. C’était trop de modestie.
Benoît XII, l’élu par erreur, apparut bientôt comme un pape de paix. Il avait consacré ses premiers efforts à arrêter les luttes qui ensanglantaient l’Italie, et rétablir, si cela se pouvait, la concorde entre le Saint-Siège et l’Empire. Or, cela se pouvait. Louis de Bavière avait répondu très favorablement aux avances d’Avignon, et l’on s’apprêtait à poursuivre, quand Philippe de Valois était entré en fureur. Comment ! on se passait de lui, le premier monarque de la chrétienté, pour entamer des négociations si importantes ? Une influence autre que la sienne viendrait à s’exercer sur le Saint-Siège ? Son cher parent, le roi de Bohême, devrait renoncer à ses chevaleresques projets sur l’Italie ?
Philippe VI avait intimé l’ordre à Benoît XII de rappeler ses ambassadeurs, d’arrêter les pourparlers, et ceci sous menace de confisquer aux cardinaux tous leurs biens en France.
Puis, accompagné toujours du cher roi de Bohême, du roi de Navarre et d’une si nombreuse escorte de barons et de chevaliers qu’on eût dit déjà une armée, Philippe VI, au début de 1336, venait faire ses Pâques en Avignon. Il y avait donné rendez-vous au roi de Naples et au roi d’Aragon. C’était là manière de rappeler le nouveau pape à ses devoirs, et de l’amener à bien comprendre ce qu’on attendait de lui.
Or Benoît XII allait montrer, par un tour de sa façon, qu’il n’était pas absolument l’âne qu’il prétendait être, et qu’un roi, désireux d’entreprendre une croisade, avait quelque intérêt à se ménager l’amitié du pape.
Le Vendredi saint, Benoît montait en chaire pour prêcher la souffrance de Notre-Seigneur et recommander le voyage de la croix. Pouvait-il faire moins, quand quatre rois croisés et deux mille lances campaient autour de sa ville ? Mais le dimanche de Quasimodo, Philippe VI, parti vers les côtes de Provence inspecter sa grande flotte, eut la surprise de recevoir une belle lettre en latin qui le relevait de son vœu et de ses serments. Puisque l’état de guerre continuait de régner entre les nations chrétiennes, le Saint-Père refusait de laisser s’éloigner vers les terres infidèles les meilleurs défenseurs de l’Église.
La croisade des Valois s’arrêterait à Marseille.
En vain le roi chevalier l’avait-il pris de haut ; l’ancien cistercien l’avait pris de plus haut encore. Sa main qui bénissait pouvait aussi excommunier et l’on imaginait mal une croisade excommuniée au départ !
— Réglez, mon fils, vos différends avec l’Angleterre, vos difficultés avec les Flandres ; laissez-moi régler les difficultés avec l’Empereur ; apportez-moi la preuve que bonne paix, bien certaine et durable, va régner sur nos pays, et vous pourrez ensuite aller convertir les Infidèles aux vertus que vous aurez vous-même montrées.
Soit ! Puisque le pape le lui imposait, Philippe allait régler ses différends. Et avec l’Angleterre d’abord… en remettant le jeune Édouard dans ses obligations de vassal, et en lui enjoignant de livrer sans tarder ce félon de Robert d’Artois auquel il donnait asile. Les fausses grandes âmes, lorsqu’elles sont blessées, se cherchent ainsi de misérables revanches.
Quand l’ordre d’extradition, transmis par le sénéchal de Guyenne, était parvenu à Londres, Robert avait déjà pris pied solidement à la cour d’Angleterre. Sa force, ses manières, sa faconde lui avaient attiré de nombreuses amitiés ; le vieux Tors-Col chantait ses louanges. Le jeune roi avait grand besoin d’un homme d’expérience qui connût bien les affaires de France. Or, qui donc en était mieux instruit que le comte d’Artois ? Parce qu’il pouvait être utile, ses malheurs inspiraient la compassion.