Ce fut le début d'une saison exceptionnelle pour Woody. Il jouait à son meilleur niveau. À ce moment-là, rien ne laissait présager ce qui allait arriver. Cette année devait être celle de la consécration sportive pour les Titans. Woody jouait avec une rage de vaincre extraordinaire. La saison avait à peine démarré que l'équipe de Madison affolait déjà les statistiques et enchaînait les victoires, écrasant ses adversaires les uns après les autres. Ses performances drainaient une quantité impressionnante de spectateurs, les matchs se jouaient à guichets fermés et la ville de Madison en profitait largement : les restaurants étaient pleins ; dans les boutiques, les maillots aux couleurs de l'équipe et les drapeaux s'arrachaient. Un vent de folie soufflait sur la région : tout indiquait que cette année, les Titans remporteraient le championnat universitaire.
Parmi les admiratrices de Woody, il y avait Colleen. Elle s'affichait désormais fièrement avec lui à Madison. Quand elle le pouvait, elle fermait la station-service un peu plus tôt et venait assister aux entraînements. Lorsqu'il avait du temps libre, il l'aidait. Il organisait la réserve, s'occupait parfois des voitures des clients, qui lui disaient : « Si j'avais su que c'est un champion de football qui me ferait le plein aujourd'hui… »
Woody devint non seulement la vedette de tous les étudiants, mais également la coqueluche de la ville de Madison, dont l'un des
À Baltimore, lors du dîner de Thanksgiving, Woody demanda son accord à la famille pour changer le nom sur son maillot de footballeur et y inscrire celui de Goldman. Tout le monde en fut terriblement excité et ému. Pour la première fois, il nous transcendait : grâce à lui, nous n'étions plus des Montclair ou des Baltimore, nous étions des Goldman. Nous étions enfin réunis sous la même bannière.
Une semaine plus tard, le
Pendant que tous les regards étaient tournés vers Woody qui marchait vers la gloire sportive, à Baltimore, Oncle Saul et Tante Anita s'enfonçaient lentement dans l'ombre, sans que personne ne s'en aperçoive.
D'abord, Oncle Saul perdit un procès très important sur lequel il travaillait depuis plusieurs années. Il était le défenseur d'une femme qui poursuivait une compagnie d'assurance-maladie ayant refusé de payer des traitements médicaux à son mari diabétique, qui en était mort. Oncle Saul réclamait pour elle plusieurs millions de dommages-intérêts. Elle fut déboutée.
Puis d'importantes tensions éclatèrent entre lui et Tante Anita. Elle voulut d'abord connaître le montant du don qu'il avait fait à l'université de Madison pour que le stade porte son nom. Il lui soutint que c'était trois fois rien, qu'il s'était arrangé avec le recteur. Elle ne le croyait pas. Il se comportait de façon étrange. Ce n'était pas son genre de mettre en avant son ego. Elle le savait très généreux, toujours attentif à l'autre. Il servait bénévolement dans les soupes populaires, il ne passait jamais devant un sans-abri sans lui donner quelque chose. Mais il n'en parlait jamais. Il ne s'en vantait jamais. Il était modeste, humble, c'est pour ça qu'elle l'aimait. Qui était cet homme qui voulait soudain avoir son nom sur un stade de football ?
Elle se mit à faire ce qu'elle n'avait jamais fait de toute sa vie commune avec son mari : elle fouilla son bureau, elle fouina dans ses affaires, elle lut son courrier et ses e-mails. Elle devait découvrir la vérité. Comme elle ne trouva rien à leur domicile, elle profita de le savoir au tribunal pour passer à son bureau et s'y enferma sous un prétexte quelconque. Elle trouva des classeurs de comptabilité personnelle et finit par découvrir la vérité : Oncle Saul avait promis six millions de dollars à l'université de Madison. Elle ne put d'abord pas y croire. Elle dut relire les documents plusieurs fois. Comment son mari avait-il pu faire une chose pareille ? Pourquoi ? Et surtout avec quel argent ? Que lui cachait-il ? Elle eut l'impression de vivre un cauchemar. Elle l'attendit dans son bureau pour le sommer de s'expliquer, mais il prit sa découverte avec beaucoup de calme :