— Tu n'as pas à fouiller dans mes affaires. Surtout ici. Je suis tenu au secret professionnel.
— N'essaie pas de noyer le poisson, Saul. Six millions de dollars ! Tu as promis six millions de dollars ? D'où sors-tu une somme pareille ?
— Cela ne te regarde pas !
— Saul, tu es mon mari ! Comment veux-tu que cela ne me regarde pas ?
— Parce que tu ne comprendrais pas.
— Parle-moi, Saul, je t'en supplie. D'où as-tu sorti une somme pareille ? Que me caches-tu ? As-tu des liens avec le crime organisé ?
Il éclata de rire.
— Où vas-tu chercher des choses pareilles ? Laisse-moi maintenant, s'il te plaît. Il est déjà tard et je dois encore travailler.
Je ne vis rien de ce qui se passait. Quand je n'étais pas à l'université, j'étais avec Alexandra. Je vivais un bonheur total à ses côtés. Elle me connaissait mieux que personne, elle me comprenait mieux que personne. Elle pouvait lire dans mes pensées, deviner ce que j'allais dire avant que je l'aie dit.
Cela faisait déjà un an qu'elle avait terminé l'université et qu'elle essayait de percer dans le monde de la musique, mais sa carrière ne décollait pas. Je n'aimais pas beaucoup le producteur avec qui elle s'était associée. Je le trouvais trop occupé à promouvoir son image plutôt que sa musique. Lui disait que tout était lié, je n'étais pas d'accord. Pas avec le talent qu'avait Alexandra. J'essayai de le lui dire, j'essayai de la pousser à s'écouter elle-même, avant tout. Elle composait des chansons de grande qualité : son producteur, au lieu de l'aider à s'épanouir davantage, passait son temps à freiner sa créativité pour la faire entrer dans un moule préfabriqué, censé plaire au plus grand nombre. Structure : introduction, couplet, refrain, couplet 2, refrain, pont, pré-refrain, refrain final. Le premier refrain durait 1 minute. Les producteurs faisaient à la musique le même sacrilège qu'aux livres et aux films : ils les calibraient.
Parfois, elle était gagnée par le découragement. Elle disait qu'elle n'arriverait à rien. Qu'il valait mieux qu'elle renonce. Je lui remontais le moral : il m'arrivait de quitter l'université et de venir à New York pour la nuit. En général, je la trouvais déprimée, enfermée dans sa chambre. Je la poussais à se changer, à prendre sa guitare et je l'emmenais jouer sur la scène libre d'un bar. Chaque fois c'était la même chose : elle électrisait le public. Les applaudissements nourris qui concluaient ses prestations la regonflaient. Elle quittait la scène rayonnante. Nous allions dîner. Elle était heureuse de nouveau. Elle redevenait ce moulin à paroles que j'aimais tant. Elle avait oublié son chagrin.
Le monde nous appartenait.
Je fis le déplacement presque tous les week-ends à Madison pour voir jouer Woody. Je rejoignais dans les gradins du Stade Saul Goldman la foule de ses supporters privilégiés : Oncle Saul, Tante Anita, Patrick Neville, Hillel, Alexandra et Colleen.
À force de victoires, les premières rumeurs circulèrent : il se disait que les recruteurs des plus grandes équipes de la NFL venaient l'observer chaque semaine. Patrick affirmait que des représentants des Giants allaient venir. Oncle Saul assurait que les cadres des Ravens suivaient les Titans avec la plus grande attention. Les soirs de match, dans les travées du Stade Saul Goldman, Hillel essayait de repérer les recruteurs avant de se précipiter dans les vestiaires pour faire des comptes rendus à Woody.
— Wood', s'écria-t-il un soir, j'en ai repéré au moins un ! Il prenait des notes, il était pendu au téléphone. Je l'ai suivi jusque dans le parking… il avait des plaques du Massachusetts. Tu sais ce que ça veut dire ?
— Les Patriots de la Nouvelle-Angleterre ? Demanda Woody sans oser y croire.
— Les Patriots de la Nouvelle-Angleterre, mon pote ! exulta Hillel.
Sous les vivats des autres joueurs qui se changeaient, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
Par deux fois, au terme d'un match victorieux, Oncle Saul et Tante Anita furent directement approchés par des observateurs d'équipes prestigieuses. Le soir où les Titans écrasèrent les Cougars de Cleveland — seule autre équipe invaincue du championnat cette saison-là et victorieuse l'année précédente —, Patrick Neville rejoignit Woody dans le vestiaire avec le recruteur des Patriots de la Nouvelle-Angleterre, repéré quelques semaines plus tôt par Hillel.
L'homme remit sa carte à Woody et lui dit :
— Mon garçon, les Patriots seraient très heureux de te compter dans leurs rangs.
— Oh, mon Dieu ! Merci, M'sieur, répondit Woody. Je sais pas quoi dire. Il faut que j'en parle avec Hillel.
— Hillel est ton agent ? demanda le recruteur.
— Non, Hillel est mon copain. J'ai pas vraiment d'agent, en fait.
— Je peux être ton agent, proposa spontanément Patrick.
J'ai toujours rêvé de faire ça.
— Oui, volontiers, répondit Woody. Vous feriez ça ?
— Évidemment.
— Alors, je vous laisse traiter avec mon agent, dit en souriant Woody au recruteur.
Ce dernier lui serra chaleureusement la main.