Colleen quitta sa maison en début d'après-midi. Elle mit sa valise dans le coffre de sa voiture et s'en alla. Une heure plus tard, Luke rentra. Il trouva le mot qu'elle lui avait laissé sur la table de la cuisine.
Il entra dans une colère noire. Elle voulait discuter ? Elle allait voir. Il allait lui faire passer ce genre d'envie. Il sauta dans sa voiture et roula comme un fou jusqu'au motel. Il repéra aussitôt sa voiture, garée devant une chambre. Il s'y précipita et tapa à la porte.
— Colleen ! Ouvre-moi. Elle sentit son estomac se nouer.
— Luke, je ne t'ouvre que si tu es calme.
— Ouvre-moi cette porte immédiatement.
— Non, Luke.
Il frappa contre la porte de toutes ses forces. Colleen ne put s'empêcher de crier.
Hillel et Woody étaient dans la chambre voisine. Hillel décrocha le téléphone et contacta la police. Un opérateur lui répondit.
« Il y a un type qui est en train de tabasser sa femme, expliqua Hillel. Je crois qu'il va la tuer… »
Luke était toujours dehors, frappant furieusement à coups de pied et de poing. Hillel, après avoir raccroché, regarda sa montre, attendit qu'une minute passe, puis il fit un signe à Woody qui téléphona à la chambre de Colleen. Elle décrocha.
— Tu es prête, Colleen ?
— Oui.
— Ça va aller…
— Je sais.
— Tu es très courageuse.
— Je le fais pour nous.
— Je t'aime.
— Moi aussi.
— Maintenant, vas-y.
Elle raccrocha. Elle prit une ample respiration puis elle ouvrit la porte. Luke se jeta sur elle et se mit à la cogner. Des hurlements retentirent sur le parking du motel. Woody sortit de la chambre, prit un couteau dans sa poche et creva le pneu arrière du pick-up de Luke, avant de s'enfuir, le ventre noué.
Encore des coups. Et aucune sirène de police ne se faisait entendre.
— Arrête ! supplia Colleen en pleurs, repliée au sol en position fœtale pour se protéger des coups de pied.
Luke la souleva par les cheveux, jugeant qu'elle en avait eu pour son compte. Il la traîna hors de la chambre, la força à Monter dans le pick-up. Des clients de l'hôtel alertés par les cris sortirent de leur chambre, mais n'osèrent pas intervenir. Des sirènes enfin se firent entendre. Deux voitures de police arrivèrent au moment où Luke sortait à toute vitesse du parking. Il n'alla pas beaucoup plus loin, immobilisé par son pneu crevé. Il fut arrêté dans les minutes qui suivirent. En se rendant au motel, il avait franchi la frontière avec l'État de New York. C'est là qu'il allait être incarcéré en attendant son procès pour violence et séquestration.
Colleen fut hébergée quelque temps à Baltimore, chez les Goldman. Ce fut une renaissance pour elle. Dans le courant du mois d'août, elle nous accompagna, Woody, Hillel et moi, en Floride. Grand-mère avait besoin d'aide pour mettre de l'ordre dans les affaires de Grand-père.
Nous n'avions pas besoin d'être quatre pour faire le tri dans les documents et les livres laissés par Grand-père. Aussi nous envoyâmes Woody et Colleen passer un peu de temps ensemble tous les deux. Ils louèrent une voiture et descendirent dans les Keys.
Hillel et moi passâmes une semaine dans la paperasse laissée par Grand-père.
Nous étions convenus que je m'occupais des archives et Hillel des documents légaux. Comme je trouvai dans un tiroir le testament de Grand-Père, je le remis à Hillel, sans même le lire.
Hillel l'examina lentement. Puis il fit une drôle de tête.
— Ça va ? lui demandai-je. T'as l'air bizarre tout d'un coup.
— Ça va. J'ai juste chaud. Je vais aller prendre l'air sur le balcon.
Je le vis plier le document en deux, puis il quitta la pièce, en l'emportant avec lui.
Au début du mois de septembre 2001, Luke fut condamné à trois ans de prison ferme dans l'État de New York. Ce fut une délivrance pour Colleen, qui déposa dans le même temps une demande de divorce. Elle pouvait se réinstaller en toute quiétude à Madison.
Ce moment coïncidait avec le début de notre quatrième et dernière année à l'université. Celle durant laquelle le Stade Burger Shake de Madison devint le Stade Saul Goldman.
Je me souviens de la cérémonie du changement de nom qui eut lieu le samedi 8 septembre, et à laquelle j'assistai. Oncle Saul était rayonnant. Tout le gratin de l'université était présent. Un rideau recouvrait les lettres en métal massif et, après un discours du recteur, Oncle Saul tira sur un cordon qui le détacha, révélant la nouvelle identité du lieu. Pour une raison que je ne m'expliquais pas, la seule personne qui manqua ce jour-là fut Tante Anita.
Quelques jours plus tard, New York était frappée par les attentats du 11 Septembre. Madison, comme le reste du pays, fut assommée par le choc et c'est un peu le succès des Titans qui poussa les habitants à délaisser leurs postes de télévision et à retourner au stade.