Après Baltimore et Miami, les Hamptons étaient la conclusion du triptyque géographique annuel du Gang des Goldman. Chaque année, mes parents m'autorisaient à aller y passer le mois de juillet. C'est là-bas, dans la maison de vacances de mon oncle et ma tante, que j'ai passé les étés les plus heureux de ma jeunesse en compagnie de Woody et Hillel. C'est également là-bas que se plantèrent les graines du Drame qui allait les frapper. Je garde malgré tout de ces séjours le souvenir du bonheur le plus absolu. De ces étés bénis, je me souviens de jours tous identiques où flottait le parfum de l'immortalité. Ce que nous faisions là-bas ? Nous vivions notre jeunesse triomphale. Nous allions dompter l'océan. Nous chassions les filles comme des papillons. Nous allions pêcher. Nous allions nous trouver des rochers pour sauter dans l'océan et nous mesurer à la vie.

L'endroit que nous préférions parmi tous était la propriété d'un couple adorable, Seth et Jane Clark, des gens relativement âgés, sans enfants, très riches — je crois que lui possédait un fonds d'investissement à New York —, avec qui Oncle Saul et Tante Anita s'étaient liés au fil des années. Leur propriété, baptisée Le Paradis sur Terre, se trouvait à un mile de chez les Baltimore. C'était un endroit fabuleux : je me rappelle le parc verdoyant, les arbres de Judée, les massifs de rosiers et la fontaine en cascade. À l'arrière de la maison, une piscine surplombait une plage privée de sable blanc. Les Clark nous laissaient jouir de leur propriété autant que nous le voulions, et nous étions sans cesse fourrés chez eux, à sauter dans la piscine ou nager dans l'océan. Il y avait même un petit canot accroché à un ponton en bois que nous utilisions de temps en temps pour explorer la baie. Pour remercier les Clark de leur gentillesse, nous leur rendions fréquemment de menus services, essentiellement des travaux de jardin, domaine dans lequel nous excellions pour des raisons que j'expliquerai tout à l'heure.

Dans les Hamptons, nous perdions le compte des dates et des jours. Peut-être est-ce ce qui m'a trompé : cette impression que tout durerait toujours. Que nous durerions toujours. Comme si dans cet endroit magique, dans les rues et les maisons, les gens pouvaient échapper au temps et à ses dégâts.

Je me souviens de la table sur la terrasse de la maison où Oncle Saul organisait ce qu'il appelait son « bureau ». Juste à côté de la piscine. Après le petit déjeuner, il y installait ses dossiers, il tirait le téléphone jusque-là, et il travaillait au moins jusqu'à la mi-journée. Sans trahir le secret professionnel, il nous parlait des affaires sur lesquelles il travaillait. J'étais fasciné par ses explications. Nous lui demandions comment il comptait gagner et il nous répondait : « Je vais gagner parce que je le dois. Les Goldman ne perdent jamais. » Il nous demandait comment nous ferions à sa place. Nous nous imaginions alors tous les trois grands hommes de loi et nous beuglions toutes les idées qui nous passaient par la tête. Il souriait, nous disait que nous ferions de très bons avocats et que nous pourrions un jour tous travailler dans son cabinet. Cette seule évocation me faisait rêver.

Quelques mois plus tard, de passage à Baltimore, je découvrais les coupures de presse relatant ces procès préparés dans les Hamptons et que Tante Anita conservait précieusement. Oncle Saul avait gagné. Toute la presse parlait de lui. Je me souviens encore de certains titres :

L'imbattable Goldman.Saul Goldman, l'avocat qui ne perd jamais.Goldman frappe encore.

Il n'avait pour ainsi dire jamais perdu une affaire. Et les découvertes de ces victoires renforçaient encore la passion que j'éprouvais pour lui. Il était le plus grand des oncles et le plus grand des avocats.

*

C'était le début de la soirée lorsque je réveillai Duke en pleine sieste pour le ramener chez lui. Il se trouvait bien chez moi et me fit comprendre qu'il n'avait pas particulièrement envie de bouger. Je dus le traîner jusqu'à ma voiture garée devant la maison puis le porter pour le mettre dans le coffre. Leo m'observait, amusé, depuis le porche de sa maison. « Bonne chance, Marcus, je suis certain que si elle ne veut plus vous voir, ça veut dire qu'elle vous aime bien. » Je roulai jusqu'à la maison de Kevin Legendre et sonnai à l'interphone.

<p><emphasis>3.</emphasis></p>

Coconut Grove, Floride.

Juin 2010. Six ans après le Drame.

C'était l'aube. J'étais installé sur la terrasse de la maison où vivait désormais mon oncle, à Coconut Grove. Il y avait déjà quatre ans qu'il s'était installé ici.

Il arriva sans faire de bruit et je sursautai lorsqu'il me dit :

— Déjà debout ?

— Bonjour, Oncle Saul.

Il tenait deux tasses de café et en déposa une devant moi. Il remarqua mes feuillets annotés. J'étais en train d'écrire.

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