Le mélange des Montclair et des Baltimore était pour moi le révélateur du profond fossé qui scindait mes deux vies : l'une officielle, un Goldman-de-Montclair, et l'autre confidentielle, un Goldman-de-Baltimore. De mon deuxième prénom, Philip, je gardais la première lettre et inscrivais sur mes cahiers d'école et mes devoirs
Le comble de l'horreur était de nous égarer dans Oak Park, où les rues, circulaires, pouvaient facilement prêter à confusion. Ma mère s'énervait, mon père s'arrêtait au milieu d'un carrefour, et ils débattaient de la bonne direction jusqu'à ce qu'une patrouille déboule pour voir ce qui se tramait avec cette bagnole cabossée, donc suspecte. Mon père expliquait les raisons de notre présence, tandis que moi je faisais le signe de la confrérie secrète pour que l'agent ne pense pas qu'il puisse exister un quelconque lien de filiation entre ces deux étrangers et moi. Il arrivait que l'agent nous indique simplement notre chemin mais, parfois, suspicieux, il nous escortait jusqu'à la maison des Goldman pour s'assurer de nos bonnes intentions. Oncle Saul, nous voyant arriver, sortait aussitôt.
— Bonsoir, M'sieur Goldman, disait l'agent, pardon de vous déranger, je voulais juste m'assurer que ces gens étaient bien attendus chez vous.
— Merci, Matt (ou autre selon le prénom sur le badge, mon oncle appelait toujours les gens par le prénom sur le badge, au restaurant, au cinéma, au péage sur l'autoroute). Oui, c'est en ordre, merci, tout va bien.
Il disait : tout va bien. Il ne disait pas : Matt, petit malotru, comment as-tu pu te montrer soupçonneux de mon propre sang, de la chair de ma chair, de mon frère chéri ? Le tsar aurait fait empaler celui de ses gardes qui aurait traité ainsi les membres de sa famille. Mais à Oak Park, Oncle Saul félicitait Matt comme un bon chien de garde que l'on récompense d'avoir aboyé pour être certain qu'il aboiera toujours. Et lorsque l'agent partait, ma mère disait : « Oui, oui, voilà, c'est ça, fichez le camp, vous voyez bien que nous ne sommes pas des bandits », tandis que mon père la suppliait de se taire et ne pas se faire remarquer. Nous n'étions que des invités.
Dans le patrimoine des Baltimore, un seul endroit échappait à la contamination des Montclair : la maison de vacances des Hamptons où mes parents avaient le bon goût de ne s'être jamais rendus — du moins en ma présence. Pour qui ne sait pas ce que sont devenus les Hamptons depuis les années 1980, il s'agissait d'un coin tranquille et modeste du bord de l'océan aux portes de la ville de New York, transformé en l'un des lieux de villégiature les plus huppés de la côte Est. La maison des Hamptons avait ainsi connu plusieurs vies successives et Oncle Saul ne se lassait jamais de raconter comment, lorsqu'il avait acheté pour une bouchée de pain cette petite bicoque en bois à East Hampton, tout le monde s'était moqué de lui en affirmant que c'était le pire investissement qu'il ait pu faire. C'était sans compter le boom de Wall Street des années 1980, qui annonçait le début de l'âge d'or d'une génération de traders : les nouvelles fortunes avaient pris d'assaut les Hamptons, la région s'était soudain embourgeoisée et la valeur de l'immobilier avait décuplé.
J'étais trop petit pour m'en souvenir, mais on m'a raconté qu'à mesure qu'Oncle Saul avait gagné des procès, la maison s'était vue légèrement améliorée jusqu'au jour où elle avait été rasée pour laisser place à une nouvelle maison, magnifique et pleine de charme et de confort. Spacieuse, lumineuse, savamment couverte de lierre, avec, à l'arrière, une terrasse entourée de buissons d'hortensias bleus et blancs, une piscine et un kiosque recouvert d'aristoloche sous lequel nous prenions nos repas.