Quand Oncle Saul et Tante Anita allaient voir un match des Titans à Madison, ils se sentaient comme des étrangers. Lorsqu'ils arrivaient au stade, Hillel était déjà installé à côté de Patrick dans une rangée où il n'y avait plus d'autres places libres. Ils s'installaient juste derrière. Après les victoires, ils retrouvaient Woody à la sortie des vestiaires : Oncle Saul irradiait de fierté et de joie, mais ses félicitations n'avaient pas autant de poids que celles de Patrick Neville. Ses avis n'étaient pas aussi valables que les siens. Lorsque Oncle Saul lui donnait un conseil de jeu, Woody répondait : « Tu as peut-être raison. Je demanderai à Patrick ce qu'il en pense. » Après les matchs, Oncle Saul et Tante Anita proposaient à Woody et Hillel d'aller dîner ensemble. Ils déclinaient la plupart du temps, prétextant qu'ils voulaient aller manger avec le reste de l'équipe. « Bien sûr, amusez-vous bien ! » leur disait Oncle Saul. Un jour, après un match, Oncle Saul alla dîner avec Tante Anita dans un restaurant de Madison. Au moment d'entrer dans l'établissement, il s'arrêta net et fit demi-tour. « Que se passe-t-il ? » demanda Tante Anita. « Rien, répondit Oncle Saul. Je n'ai plus faim. » Il fit barrage à sa femme et tenta de la convaincre de ne pas entrer. Elle comprit qu'il se passait quelque chose et, regardant par la vitre du restaurant, elle vit Woody, Hillel et Patrick attablés tous les trois.

Un jour, Woody et Hillel arrivent à Baltimore à bord de sa Ferrari noire. Oncle Saul, dépité, leur dit : « Alors quoi ? La voiture que je vous ai achetée n'était pas assez bien ? »

Il a l'impression que Patrick Neville l'a dépassé. Il n'est question que de sa carrière, son succès, son appartement extraordinaire à New York, son salaire mirobolant. Ils passent des week-ends chez lui à New York. Patrick devient le meilleur ami de ses deux garçons.

Et plus ils vont voir des matchs des Titans, plus Woody gagne, et plus Oncle Saul se sent délaissé. C'est à Patrick que Woody parle de ses opportunités et de ses plans de carrière. C'est avec Patrick qu'il veut dîner après les matchs. « C'est quand même grâce à nous qu'il n'a pas arrêté le football », se plaint Oncle Saul, malheureux, une fois seul avec sa femme dans la voiture.

Ils finissent par se joindre à leurs dîners d'après-match. Quand Patrick Neville s'arrange pour régler l'addition en douce, Saul se met en colère. « Que pense-t-il ? Que je n'ai pas les moyens d'inviter ? Pour qui se prend-il ? »

Mon oncle Saul avait été battu.

Il volait en première classe ? Patrick Neville volait en jet privé.

Patrick possédait une voiture qui valait une année du salaire de Saul. Ses salles de bains étaient grandes comme leurs chambres, ses chambres étaient grandes comme leur salon, son salon était grand comme leur maison.

Au téléphone, j'écoute Oncle Saul. Je finis par lui dire : — Tu te trompes, Oncle Saul. Ils t'ont toujours tellement aimé et admiré. Woody était tellement reconnaissant de ce que tu avais fait pour lui. Il disait que, sans toi, il aurait fini dans la rue. C'est lui qui a demandé à frapper son maillot du nom de Goldman.

— Ce n'est pas une question de se tromper ou non, Marcus. C'est un sentiment. Personne ne peut le contrôler ou se raisonner. Un sentiment. J'étais jaloux, je ne me sentais pas à la hauteur. Patrick était un Neville-de-New-York, nous n'étions que des Goldman-de-Baltimore.

— Alors tu as payé six millions de dollars pour avoir ton nom sur le stade de Madison, dis-je.

— Oui. Pour que mon nom soit écrit en lettres immenses à l'entrée du campus. Pour que tout le monde me voie. Et pour réunir cette somme, j'ai fait une énorme bêtise. Et si tout ce qui est arrivé était ma faute Et si mon travail au supermarché n'était au fond que la punition de mes péchés ?

<p><emphasis>40.</emphasis></p>

2003–2004.

Au début de l'année 2003, un soir qu'Alexandra se produisait sur la scène du Nightingale, elle fit une rencontre qui allait changer sa vie. Sa prestation terminée, elle me rejoignit dans la salle. Je l'applaudis, je l'embrassai et je m'apprêtais à aller lui chercher un verre lorsqu'un homme nous aborda.

— J'ai adoré ! dit-il à Alexandra. Tu as un talent incroyable !

— Merci.

— Qui a composé ces chansons ?

— Moi-même. Il lui tendit la main.

— Je m'appelle Eric Tanner. Je suis producteur et je cherche un artiste pour lancer mon label. Tu es celle que j'attends depuis longtemps.

Eric avait une façon de parler douce et sincère, loin de celle des bonimenteurs que j'avais pu rencontrer jusqu'alors. Mais il n'avait entendu Alexandra que l'espace de vingt minutes, et il fourmillait d'idées. Je me dis qu'il était soit un escroc, soit un fou.

Il nous remit sa carte de visite, et la vérification de ses informations nous donna toutes les raisons de douter de lui. Il y avait bien une compagnie enregistrée à son nom, mais l'adresse était celle de sa maison dans la banlieue de Nashville, et il n'avait encore produit aucun artiste.

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