Elle est malheureuse. Son mari se sent délaissé et du coup la délaisse elle aussi. Elle voudrait le supplier de ne pas détourner son regard d'elle parce qu'ils ont vieilli. Elle voudrait qu'il lui dise qu'ils ne sont pas perdus. Elle voudrait qu'il l'aime comme avant, juste une dernière fois. Elle voudrait qu'il ait envie d'elle. Elle voudrait qu'il la prenne, comme il le faisait avant. Comme il l'avait fait dans sa chambrette de l'université du Maryland, comme il l'avait fait à la Buenavista, comme il l'avait fait dans les Hamptons, comme il l'avait fait la nuit de leur mariage. Comme il l'avait fait pour lui faire Hillel, comme il l'avait fait dans un chemin de campagne sur la banquette de sa vieille Oldsmobile, comme il l'avait fait d'innombrables fois dans la nuit chaude sur leur terrasse de Baltimore.

Mais Saul n'a plus de temps pour elle. Il ne veut pas réparer son couple, il ne veut pas se remémorer le passé. Il veut une renaissance. Dès qu'il le peut, il part courir dans le quartier.

— Tu n'as jamais couru, lui dit Tante Anita.

— Maintenant je cours.

À midi, il ne veut plus des plats qu'elle lui apporte du Stella. Il ne veut plus ni pâtes, ni pizza, mais des salades sans sauce et des fruits. Il installe des poids dans la chambre d'amis, un miroir en pied. Il se met à faire de l'exercice à tout bout de champ. Il mincit, il s'arrange, il change de parfum, s'achète des nouveaux vêtements. Ses clients le retiennent jusque tard le soir. Elle l'attend.

« Pardon, j'avais un dîner. » « Je suis navré, mais j'ai un voyage d'affaires ici et un voyage d'affaires là-bas. » « Les compagnies maritimes n'ont jamais eu autant besoin de mes services. » Il est soudain de si bonne humeur.

Elle veut lui plaire, et elle fait tout pour ça. Elle met une robe et elle lui fait à dîner, elle allume des bougies : au moment où il passera la porte, elle lui sautera au cou pour l'embrasser. Elle attend longtemps. Assez pour comprendre qu'il ne rentrera plus. Il téléphone finalement et bredouille qu'il est retenu.

Elle veut lui plaire, et elle fait tout pour ça. Elle va à la gymnastique, elle change sa garde-robe. Elle s'achète des nuisettes en dentelle et elle lui propose de jouer comme avant, de s'effeuiller devant lui. Il lui répond : « Pas ce soir, mais merci. » Et il l'abandonne comme ça, toute nue.

Qui est-elle ? Une femme qui a vieilli.

Elle veut lui plaire, elle fait tout pour ça. Mais il ne la regarde plus.

Il redevient le Saul d'il y a trente ans : il danse, il chantonne, il est drôle.

Il redevient le Saul qu'elle a tellement aimé. Mais ce n'est plus elle qu'il aime.

Celle qu'il aime s'appelle Cassandra, elle donne des leçons de tennis à Oak Park. Elle est belle, elle a la moitié de leur âge. Mais ce qui plaît le plus à Oncle Saul, c'est que lorsqu'il parle, elle a les yeux qui pétillent. Elle le regarde comme Hillel et Woody le regardaient avant. Avec Cassandra, il peut impressionner : il lui raconte son coup de Bourse génial de l'époque, l'affaire Dominic Pernell et ses exploits judiciaires.

Tante Anita trouve des messages de Cassandra, elle l'a vue rendre visite à Oncle Saul à son bureau avec des barquettes de salade et de légumes bio. Un soir, il quitte la maison pour aller « dîner avec des clients ». Quand finalement il rentre, Tante Anita l'attend, sent son odeur sur sa peau. Elle lui dit :

— Je veux te quitter, Saul.

— Me quitter ? Pourquoi ?

— Parce que tu me trompes.

— Je ne te trompe pas.

— Et Cassandra alors ?

— Ce n'est pas toi que je trompe quand je suis avec elle. C'est ma propre tristesse.

Personne ne soupçonna combien, durant leurs années à Madison, Oncle Saul souffrit de l'attachement de Woody et Hillel pour Patrick Neville.

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