Ce n'est que quand il eut accès au dossier de l'accusation qu'il se rendit compte que la situation était plus grave qu'il le pensait.
Le bureau du procureur ne suivait pas la présomption de légitime défense. Au contraire, il considérait que Woody avait pénétré illégalement chez Luke, et armé de surcroît. On pouvait considérer que Luke était celui qui avait agi en état de légitime de défense en voulant maîtriser Woody. Le parquet retenait donc une accusation de meurtre à l'encontre de Woody. Quant à Colleen, elle risquait d'être poursuivie pour complicité de meurtre. Une enquête pénale allait être également ouverte.
Un vent de panique souffla sur la maison du Connecticut, jusqu'alors à l'abri de l'agitation. Colleen disait qu'elle ne supportait pas d'aller en prison. « Ne t'inquiète pas, lui répétait Woody. Tu n'as rien à craindre. Je te protégerai comme tu m'as protégé après la mort d'Anita. »
Nous ne comprîmes ce qu'il voulait dire qu'au moment où le procès s'ouvrit. Woody, sans en informer Oncle Saul et son avocat, s'accusa d'avoir poussé Colleen à l'accompagner chez Luke. Il affirma qu'elle avait voulu l'en dissuader et que, comme il avait pénétré quand même dans la maison, elle l'avait suivi pour l'en faire sortir. Puis Luke était arrivé et leur avait sauté dessus.
Lors de la pause, l'avocat de Woody essaya de le raisonner :
— Tu es fou, Woody ! Qu'est-ce qui te prend de t'accuser ainsi ! À quoi est-ce que cela sert que je te défende si tu te sabordes ?
— Je ne veux pas que Colleen aille en prison !
— Laisse-moi faire et personne n'ira en prison. Sur la base des témoignages d'habitants de Madison, l'avocat de Woody put établir le calvaire que Luke faisait vivre à Colleen. Mais le procureur repartit au front de plus belle : ce n'était pas Colleen qui avait tué Luke et la question des violences passées au sein de leur couple ne pouvait pas entrer en ligne de compte pour déterminer si Woody avait agi en état de légitime défense. Pour l'accusation, Woody n'avait pas ouvert le feu pour mettre fin à une attaque comme le voulait le principe de légitime défense. Il s'était introduit chez Luke avec une arme. Depuis le début, il avait l'intention d'en finir.
Le procès virait au cauchemar. Après deux jours de débats, il ne faisait plus de doute que Woody allait être condamné. Pour éviter une condamnation trop lourde, Oncle Saul suggéra de passer un accord avec l'accusation : Woody plaiderait coupable du meurtre en échange d'une peine réduite. Lors de la réunion à huis clos pour établir un accord, le procureur se montra intraitable :
— Je n'irai pas au-dessous de cinq ans de prison, dit-il. Woodrow a attendu Luke chez lui et l'a abattu.
— Vous savez que ce n'est pas vrai, tempêta l'avocat de Woody.
— Cinq ans de prison, répéta le procureur. Vous savez que je vous fais une fleur. Il pourrait facilement en prendre pour dix ou quinze ans.
Oncle Saul, Woody et son avocat s'entretinrent longuement ensuite. Woody avait une lueur de panique dans les yeux : il ne voulait pas aller en prison.
— Saul, dit-il à mon oncle, tu te rends compte que si je dis oui, ils vont me passer les menottes dans la seconde qui suit et m'enfermer pendant cinq ans !
— Mais si tu refuses, tu risques d'y passer une bonne partie de ta vie. Dans cinq ans, tu n'auras pas encore trente ans. Tu auras le temps de te reconstruire.
Woody était effondré : il avait eu conscience depuis le début de ce qu'il encourait, mais à présent c'était bien réel.
— Saul, demande-leur de ne pas m'arrêter sur-le-champ, supplia Woody. Demande-leur de m'accorder quelques jours de liberté. Je veux me présenter à la prison en homme libre. Je ne veux pas être enchaîné comme un chien dans le prochain quart d'heure et jeté au fond d'un fourgon cellulaire.
L'avocat présenta la requête au procureur qui accepta l'accord. Et Woody fut condamné à cinq ans de prison sans incarcération immédiate, avec une date d'entrée en prison prévue une semaine plus tard, le 25 octobre, au pénitencier d'État de Cheshire, dans le Connecticut.
Demain, Woody entrera en prison. Il y passera les cinq prochaines années de sa vie.
Sur la route qui me mène de l'aéroport de Baltimore à Oak Park, le quartier de son enfance où je vais le rejoindre pour sa dernière journée de liberté, je l'imagine déjà se présentant devant les grilles de l'imposant pénitencier de Cheshire, dans le Connecticut. Je l'imagine passer les portes, être déshabillé, fouillé. Je l'imagine revêtant l'uniforme des prisonniers et conduit jusqu'à sa cellule. J'entends les portes qui claquent derrière lui. Il avance, encadré par deux gardiens, tenant dans ses bras une couverture et des draps. Il passe au milieu d'autres prisonniers qui le dévisagent.
Demain, Woody entrera en prison.