Plus tard, sur la terrasse des Baltimore, j'aidai Oncle Saul à préparer le barbecue, pour laisser un peu d'intimité à Woody et Alexandra. Je savais que c'était important pour lui. Ils partirent se promener. Je crois que Woody avait envie d'aller voir le terrain de basket d'Oak Park. Hillel se joignit à eux. Je songeai qu'au fond ils étaient le Gang de Madison. Le Gang des Goldman, c'était bien nous trois.

Il était une heure du matin quand nous nous séparâmes.

Nous avions passé une soirée presque trop normale. Comme si ce qui allait se passer dans quelques heures n'était pas réel.

C'est Hillel qui donna le signal du départ. Ils avaient bien quatre heures de route devant eux. Nous nous prîmes dans les bras. Je serrai fort Woody contre moi. Je crois que c'est à ce moment-là que nous prîmes conscience de ce qui était en train de se passer. Nous quittâmes Oncle Saul tous ensemble, le laissant sur le perron de sa maison, sur ces marches où nous avions passé la journée. Il pleurait.

Alexandra et moi montâmes dans notre véhicule de location et suivîmes la voiture d'Hillel jusqu'à la limite d'Oak Park. Puis ils bifurquèrent à droite vers l'autoroute I-95 et nous à gauche vers le centre-ville, où nous avions pris une chambre d'hôtel. Oncle Saul avait évidemment offert de nous héberger mais je ne voulais pas dormir à Oak Park. Pas ce soir-là. Ce ne devait pas être un soir comme les autres. C'était le soir où je perdais Woody pour cinq longues années.

Dans la voiture, j'essayais de nous imaginer, Alexandra, Hillel et moi, dans cinq ans. Je me demandais ce que nous deviendrions d'ici au 25 octobre 2009.

*

Le lendemain, Alexandra et moi prîmes un vol de très bonne heure pour Nashville, Tennessee. Nous avions une réunion importante avec Eric Tanner, son manager, le jour même.

Je voulais parler encore une fois à Woody avant qu'il n'entre au pénitencier de Cheshire. Mais je n'arrivai pas à le joindre. Son téléphone était coupé, celui d'Hillel aussi. Je passai la journée à essayer. En vain. Je me laissai envahir par un mauvais pressentiment. J'appelai à la maison des Baltimore, pas de réponse. Je finis par téléphoner à Oncle Saul sur son portable : il était avec des clients et ne pouvait pas me parler. Je lui demandai de me rappeler aussitôt que possible, il ne le fit que le lendemain après-midi.

— Marcus ? C'est Oncle Saul.

— Bonjour, Oncle Saul. Comment vas… Il ne me laissa pas parler.

— Marcus, écoute-moi bien : j'ai besoin que tu viennes tout de suite à Baltimore. Sans me poser de question. Il s'est produit un événement grave.

Il raccrocha. Je pensais d'abord que la ligne avait été coupée et je le rappelai aussitôt : il ne répondit pas. Comme j'insistais, il finit par décrocher et me dit d'une traite : « Viens à Baltimore. »

Il raccrocha de nouveau.

<p><emphasis>44.</emphasis></p>

26 octobre 2004.

Woody ne s'était pas présenté au pénitencier.

Oncle Saul me l'expliqua quand j'arrivai chez lui, dans la soirée, après avoir sauté à bord du premier vol pour Baltimore.

Oncle Saul était paniqué, nerveux. Je ne l'avais jamais vu ainsi.

— Comment ça, il ne s'est pas présenté ? demandai-je.

— Il est en fuite, Marcus. Woody est un fugitif.

— Et Hillel ?

— Il est avec lui. Il a disparu aussi. Il est parti en même temps que vous avant-hier soir et il n'est jamais revenu.

Oncle Saul me raconta s'être douté d'un problème la veille, quand il avait constaté, comme moi, qu'Hillel et Woody étaient injoignables. Un agent du U.S. Marshals Service, en charge d'appuyer les polices d'État dans les recherches de fugitifs, était venu le matin à la maison d'Oak Park. Il avait longuement interrogé Oncle Saul.

— Savez-vous où pourrait se trouver Woodrow ? avait demandé l'agent.

— Non. Pourquoi le saurais-je ?

— Parce qu'il était ici la veille de son entrée en prison. Des voisins l'ont vu. Ils sont formels. Woodrow n'avait pas le droit de quitter le Connecticut. Vous êtes avocat, vous devriez le savoir.

Oncle Saul avait compris que le Marshal avait une longueur d'avance sur lui.

— Écoutez, je vais jouer franc jeu avec vous. Oui, Woody était ici la veille de son entrée en prison. Il a grandi dans cette maison, il avait envie de passer une dernière journée ici avant d'aller pourrir en prison pendant cinq ans. Rien de bien méchant. Mais j'ignore où il se trouve à présent.

— Qui était avec lui ici ? avait interrogé l'agent.

— Des amis. Je ne sais plus très bien. Je n'ai pas voulu trop m'en mêler.

— Il y avait votre fils, Hillel. Des voisins l'ont identifié également. Où est votre fils, Monsieur Goldman ?

— À l'université, j'imagine.

— Est-ce qu'il n'habite pas ici ?

— Officiellement, oui. Dans les faits, il n'est jamais là. Toujours fourré chez des copines. Et puis je travaille beaucoup, je pars le matin et je rentre tard le soir. D'ailleurs, j'étais sur le point de partir pour mon cabinet.

— Monsieur Goldman, vous me le diriez si vous saviez quelque chose ?

— Évidemment.

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