Alexandra est venue avec moi. Elle est sur le siège passager. elle me regarde avec intensité. Elle voit bien que je suis perdu dans mes pensées. Elle passe la main derrière ma nuque el me caresse les cheveux avec beaucoup de tendresse.
En arrivant à Oak Park, je ralentis. Je sillonne le quartier où nous avons été tellement heureux, Woody, Hillel et moi Nous croisons une patrouille d'Oak Park, je fais le signe secret. Puis je m'engage sur Willowick Road et j'arrive à la maison des Baltimore. Woody et Hillel, mes deux cousins, mes deux frères, sont assis sur les marches de la maison. Hillel tient une photo entre ses mains et ils la contemplent. C'est cette photo de nous quatre prise le jour du départ d'Alexandra, neuf ans plus tôt. Hillel nous voit arriver et protège le cliché en le glissant entre les pages d'un livre à côté de lui. Ils se lèvent et viennent à notre rencontre. Nous nous donnons tous les quatre une longue accolade.
Nous sommes à un mois du Drame, mais nous ne le savons pas encore.
Woody n'avait pas le droit d'être à Baltimore. En attendant son entrée en prison, la justice lui imposait de rester dans le Connecticut. Mais il considérait que, s'il ne pouvait pas passer sa dernière journée de liberté où bon lui semblait, c'était comme s'il était déjà en prison.
Pour éviter tout contrôle, il avait préféré ne pas prendre l'avion. Hillel était allé le chercher en voiture dans le Connecticut et ils repartiraient pendant la nuit. Ils passeraient une dernière nuit blanche ensemble, ils assisteraient au lever du soleil, ils prendraient un copieux petit déjeuner fait de pancakes arrosés de sirop d'érable, d'œufs brouillés et de pommes de terre, puis dans la matinée Hillel l'emmènerait à la prison.
Ce n'était que le début de la journée. Il faisait un temps magnifique. L'automne avait coloré Oak Park de rouge et de jaune.
Nous passâmes la matinée sur les marches de la maison à profiter de la douceur de la journée. Oncle Saul nous apporta des cafés et des beignets. À midi, il alla chercher des hamburgers dans l'un des restaurants préférés d'Hillel. Nous mangeâmes dehors, tous les cinq.
Woody avait l'air serein. Nous parlions de tout, sauf de la prison. Alexandra dit que la tournée des radios continuait de porter ses fruits : ses chansons étaient de plus en plus diffusées et son album commençait à se vendre. Elle en avait déjà écoulé quelques dizaines de milliers. Chaque semaine, il montait d'un cran dans les classements.
« Quand je pense à toi ici il y a dix ans ! sourit Hillel. Tu nous faisais des concerts dans ta chambre. Aujourd'hui, te voilà aux portes du succès. » Il attrapa son livre et en sortit la photo de nous quatre. Nous rîmes en nous rappelant les années de notre jeunesse.
Après le déjeuner, nous partîmes nous promener dans Oak Park, Hillel, Woody et moi. Alexandra prétexta vouloir aider Oncle Saul à ranger les emballages des hamburgers pour nous laisser tous les trois.
Nous déambulâmes à travers les rues tranquilles. Une équipe de jardiniers débarrassaient les allées des feuilles mortes, et cela nous rappela l'époque de Skunk.
— C'était bien, le Gang des Goldman, dit Woody.
— Ça l'est toujours, répondis-je. Rien n'est terminé. Le Gang est éternel.
— La prison, ça change tout.
— Ne dis pas ça. On viendra te voir tout le temps. Oncle Saul dit que tu auras certainement une remise de peine. Tu seras vite dehors, et nous serons là.
Hillel acquiesça.
Nous fîmes le tour du quartier et nous fûmes bientôt de retour à la maison des Baltimore. Nous nous assîmes à nouveau sur les marches. Woody me confia soudain qu'il avait quitté Colleen. Il ne voulait pas lui faire subir cinq années de parloir. Au fond de moi, je songeai que s'il le faisait, c'est qu'il ne l'aimait pas vraiment. Il s'était senti moins seul avec elle, mais il ne l'avait jamais aimée comme il aimait Alexandra. Je me sentis alors obligé de parler d'elle.
— Je regrette de vous avoir trahis en sortant avec Alexandra, dis-je à mes cousins.
— Tu n'as rien trahi, me rassura Hillel.
— Le Gang des Goldman est éternel, ajouta Woody.
— Quand tu sortiras, Wood', on fera un voyage tous les trois. Un long voyage ensemble. On pourrait même louer une maison dans les Hamptons et y passer tout l'été. On pourrait louer une maison tous les étés ensemble.
Woody me sourit tristement.
— Marcus, il faut que je te parle de quelque chose.
Nous fûmes interrompus par Oncle Saul, qui ouvrit la porte.
— Oh, vous êtes-là ! dit-il. Je pensais faire griller des steaks ce soir, ça vous dit ? Je vais aller faire des courses maintenant.
Nous proposâmes à Oncle Saul de l'accompagner et Woody me murmura à l'oreille qu'il me parlerait tranquillement plus tard.
Nous nous rendîmes tous au supermarché d'Oak Park. Ce fut un moment très gai qui nous rappela le temps où nous faisions les courses avec Tante Anita et où elle nous laissait remplir le chariot de tous les produits que nous aimions.