— Détruit ta famille ? répéta Alexandra qui n'y comprenait plus rien.
— Si Woody en est arrivé là, si ma mère est morte, c'est uniquement à cause de moi. Il est temps que je paie. J'emmène Woody au Canada. C'est ma façon de lui demander pardon.
— Mais pardon de quoi ? Je ne comprends rien à ce que vous essayez de me dire.
— Tout ce qu'on essaie de te dire, Alex, c'est adieu. On veut te dire qu'on t'aime. Nous t'aimons comme tu ne pourras jamais nous aimer. C'est peut-être aussi la raison pour laquelle nous partons.
Elle pleurait.
— Ne faites pas ça, je vous en conjure !
— Notre décision est prise, dit Hillel. Notre destin est scellé. Elle s'essuya les yeux.
— Promettez d'y réfléchir cette nuit. Tu ne feras même pas cinq ans de prison, Woody ! Ne gâche pas tout…
— C'est tout réfléchi, répondit Woody. Ils semblaient déterminés tous les deux.
— Est-ce que Marcus sait ? finit par demander Alexandra.
— Non, dit Woody. J'ai voulu le lui dire avant, mais nous avons été interrompus par Saul. Je vais lui parler tout à l'heure.
— Non, s'il te plaît. Ne lui dis rien. Je vous en supplie tous les deux, ne lui dites pas !
— Mais c'est Marcus, on ne peut pas le lui cacher !
— Je ne vous demande qu'une dernière faveur. Au nom de notre amitié. N'en parlez pas à votre cousin.
Le récit d'Alexandra me bouleversa. J'avais toujours cru que Woody et Hillel ne s'étaient confiés qu'à elle et qu'ils m'avaient volontairement caché leur plan. J'avais toujours cru qu'en partageant leur dernier secret avec elle, ils m'avaient écarté du Gang des Goldman. Mais ils avaient voulu me le dire et Alexandra les en avait empêchés.
— Pourquoi, lui demandai-je, pourquoi les as-tu persuadés de ne rien me dire ? Je les aurais empêchés de s'enfuir, je les aurais sauvés !
— Tu n'aurais pas pu les empêcher, Markie. Rien ni personne n'aurait pu les convaincre de renoncer. Je l'ai lu dans leurs regards, et c'est la raison pour laquelle je les ai suppliés de ne rien te dire. Tu serais parti avec eux, Marcus. [e le sais. Tu n'aurais pas abandonné le Gang des Goldman. Tu les aurais suivis, tu te serais retrouvé dans leur cavale, tu aurais fini par te faire tuer. Comme eux. En les suppliant de ne rien te dire, je les ai en fait suppliés de t'épargner. Je savais que tu partirais avec eux, Markie. Je ne voulais pas te perdre. Je ne pouvais pas le supporter. J'ai voulu te sauver. Mais je t'ai perdu quand même.
Après un silence, je murmurai :
— Qu'est-ce qu'Hillel avait pu commettre de si grave pour partir avec Woody ? Pour estimer lui devoir pareille réparation ?
— Je l'ignore. Mais c'est le genre de questions que tu devrais poser à mon père.
— À ton père ?
— Il n'est pas l'homme que tu crois. Et j'ai l'impression qu'il en sait beaucoup, même s'il n'a jamais voulu m'en parler.
— Ton père s'est immiscé dans ma famille. Il a humilié mon oncle en essayant d'épater Woody et Hillel à tout prix.
— Contrairement à ce que tu crois, mon père n'a jamais eu besoin d'épater Woody et Hillel pour exister.
— Et la Ferrari ? Et les voyages ? Et les week-ends à New York ? rétorquai-je.
— C'est moi qui lui ai demandé de faire tout ça, me répondit Alexandra. Mon père aimait beaucoup Woody et Hillel, c'est vrai. Qui ne les aimait pas ? Mais s'il a tant fait pour eux, c'était pour nous protéger, toi et moi. Pour nous donner la liberté de vivre notre relation en paix. Il savait qu'en leur prêtant sa voiture, ils partiraient s'amuser et ne s'occuperaient ni de toi ni de moi. C'était la même chose quand il les emmenait voir des matchs des Giants, ou quand il les invitait chez lui. Tu tenais tellement à ce que tes cousins ne soient pas au courant pour toi et moi. Mon père, Marcus, a tout fait pour protéger ton secret. Il n'y a jamais eu de compétition avec Saul. La compétition qu'a vécue ton oncle, c'était contre lui-même. Tout ce que mon père a fait, c'est tenir tes cousins loin de nous. Et c'était ton souhait.
Je restai abasourdi.
Elle reprit :
— J'ai quitté Kevin il y a deux semaines, Marcus. A cause de toi. Il est venu ici sans m'avertir. Il voulait me faire une surprise. Quand il a frappé à la porte de ma chambre d'hôtel, j'ai d'abord cru que c'était toi. Je ne sais pas pourquoi. J'ai été tellement déçue quand je l'ai vu dans le judas. J'ai compris que je devais être honnête avec lui et le quitter. Il mérite de trouver quelqu'un qui l'aime vraiment. Quant à toi, Marcus, je ne peux plus continuer à t'attendre. Tu es un être génial, c'est avec toi que j'ai passé les plus belles années de ma vie et c'est grâce à toi que je suis devenue celle que je suis. Mais à force de ressasser le passé, tu ne te rends pas compte de ce qui était évident pour moi depuis toujours.
— Quoi donc ?
— Les Goldman-de-Montclair, c'étaient eux les meilleurs.
Le lendemain de ma conversation avec Alexandra, je pris le premier vol pour New York. Je devais impérativement parler avec Patrick Neville.