Nous nous amusions bien ensemble. Je lui achetai tout l'attirail des chiens heureux : balles en caoutchouc, jouets à mâcher, nourriture, gamelles, friandises, couvertures pour qu'il soit confortable. À la fin de la journée, je le ramenais chez lui et nous retrouvions ensemble, et avec la même joie, Alexandra.
Les retrouvailles furent d'abord brèves. Alexandra me remerciait, s'excusait du dérangement et me renvoyait chez moi, sans même me proposer d'entrer un instant.
Puis, il y eut cette fois où elle était absente de la maison. Ce fut cet enquiquineur tout en muscles de Kevin qui m'accueillit et réceptionna Duke. « Alex n'est pas là », me dit-il d'un ton amical. Je le chargeai de la saluer pour moi et m'apprêtais à repartir lorsqu'il me proposa de rester dîner avec lui. J'acceptai. Et je dois dire que nous passâmes une soirée très agréable. Il avait quelque chose d'éminemment sympathique. Un côté gentil père de famille, sur le point de prendre sa retraite à trente-sept ans avec quelques millions sur son compte en banque ! Il amènerait les enfants à l'école, entraînerait leur équipe de foot, organiserait des barbecues pour les anniversaires. Le type qui n'en fichait pas une, c'était lui.
Justement, ce soir-là, Kevin m'expliqua qu'il était blessé à l'épaule et que l'équipe l'avait mis au repos. Il faisait de la rééducation le jour, cuisait des steaks le soir, regardait la télévision, dormait. Il trouva judicieux de me raconter qu'Alexandra lui faisait des massages divins, qui l'apaisaient beaucoup. Puis il me fit l'inventaire de tous les gestes qui lui faisaient mal et me parla encore de ses exercices de physiothérapie. C'était un homme simple au sens propre du mot, et je me demandais ce qu'Alexandra pouvait bien lui trouver.
Pendant que les steaks cuisaient, il proposa d'inspecter la haie pour trouver comment Duke s'enfuyait. Il inspecta une moitié de la haie, je me chargeai de l'autre. Je trouvai rapidement l'énorme trou que Duke avait creusé dans la pelouse pour passer de l'autre côté de la barrière, et bien évidemment je ne le signalai pas à Kevin. Je lui affirmai que ma moitié de la haie était intacte (ce qui n'était pas un mensonge), il me confirma que la sienne aussi, et nous allâmes manger nos steaks. Il était perturbé par les évasions de Duke.
— Je comprends pas pourquoi il fait ça. C'est la première fois. Ce chien, pour Alex, c'est toute sa vie. J'ai peur qu'il finisse pas se faire écraser par une voiture.
— Quel âge a-t-il ?
— Huit ans. C'est vieux pour un chien de cette taille.
Je calculai rapidement dans ma tête. Huit ans, cela signifiait qu'elle avait acheté Duke juste après le Drame.
Nous bûmes quelques bières. Surtout lui. Moi, je profitais de les vider discrètement sur la pelouse pour le pousser à la consommation. J'avais besoin de l'amadouer. Je finis par aborder le sujet d'Alexandra, et l'alcool aidant, il se confia.
Il me raconta que cela faisait quatre ans qu'ils étaient ensemble. Le début de leur liaison datait de la fin de l'année 2007.
— À l'époque, je jouais pour l'équipe des Prédateurs de Nashville, où elle habitait. On avait une amie commune, et ça faisait pas mal de temps que j'essayais de la séduire. Et puis, le soir de la Saint-Sylvestre, nous étions dans une même soirée, chez cette amie justement, et c'est là que tout a commencé.
J'eus envie de vomir rien qu'à imaginer leurs premiers ébats un soir de Nouvel an trop arrosé.
— Le coup de foudre, quoi, dis-je pour faire l'idiot.
— Non, ça a été dur au début, me répondit Kevin, touchant de sincérité.
— Ha ?
— Oui. Apparemment, j'étais sa première histoire depuis qu'elle avait rompu avec son précédent petit copain. Elle n'a jamais voulu me parler de lui. Il s'est passé quelque chose de grave. Mais j'ignore quoi. Je ne veux pas la brusquer. Un jour, quand elle sera prête, elle me le racontera.
— Elle l'aimait ?
— Le précédent ? Plus que tout, je crois. J'ai cru que je n'arriverais pas à le lui faire oublier. Je n'en parle jamais. Tout va pour le mieux aujourd'hui entre nous, et je préfère ne pas rouvrir les plaies du passé.
— Tu as bien raison. C'était certainement une tache, ce mec.
— J'en sais rien. J'aime pas juger les gens que je ne connais pas.
Kevin était agaçant de gentillesse. Il avala une gorgée de bière et je finis par poser la question qui me tracassait le plus.
— Toi et Alexandra, vous n'avez jamais songé à vous marier ?
— Je lui ai proposé. Il y a deux ans. Elle a pleuré. Pas de joie, si tu vois ce que je veux dire. J'ai compris que ça voulait dire « pas pour l'instant ».
— Désolé d'apprendre ça, Kevin.
Il posa amicalement son épaisse main sur mon bras.
— Je l'aime, cette fille, dit-il.
— Ça se voit, répondis-je.
J'éprouvai soudain de la honte à l'idée de m'immiscer ainsi dans la vie d'Alexandra. Elle m'avait demandé de rester à l'écart, et je m'étais empressé de sympathiser avec son chien et d'apprivoiser son petit ami.
Je rentrai chez moi avant qu'elle ne revienne.