L'école leur plut tout de suite. Ils furent reçus par le principal, Monsieur Hennings, qui leur fit visiter les bâtiments en expliquant combien son établissement était exceptionnel : « L'école d'Oak Tree est l'une des meilleures du pays. Cours de première qualité, donnés par des professeurs recrutés aux quatre coins de la nation et programmes adaptés. » L'école encourageait la créativité : elle comptait des ateliers de peinture, de musique, de poterie et s'enorgueillissait de la parution d'un journal hebdomadaire intégralement rédigé par les élèves au sein d'un bureau de rédaction dernier cri. Puis le principal Hennings acheva de convaincre Oncle Saul et Tante Anita en entonnant les premières notes de sa symphonie miraculeuse pour parents désespérés : « Enfants heureux, motivation, orientation, responsabilisation, réputation, qualité, le corps et l'esprit, sports en tous genres, terreau pour champions d'équitation. »

J'ignore comment Hillel réussit l'exploit de se mettre à dos tous ses camarades de l'école d'Oak Tree en l'espace de quelques jours seulement. Fort de cette prouesse, il parvint ensuite à s'aliéner une bonne partie du corps enseignant en relevant des coquilles dans les livres d'exercices, en reprenant un professeur sur sa prononciation d'un mot latin, puis en posant des questions qui furent considérées comme n'étant pas de son âge.

— Tu apprendras ça en troisième, lui dit le professeur.

— Et pourquoi pas maintenant, puisque je vous pose la question ?

— Parce que c'est comme ça. C'est pas dans le programme, et le programme, c'est le programme.

— Peut-être que votre programme n'est pas adapté à votre classe.

— Peut-être que c'est toi qui n'es pas adapté à ta classe, Hillel.

Dans les couloirs de l'école, on ne pouvait que le remarquer. Il s'habillait avec une chemise à carreaux boutonnée jusqu'au cou pour cacher le maillot de basket-ball qu'il portait toujours en dessous, dans l'espoir de réaliser un jour son rêve : défaire ses boutons, apparaître en athlète invincible et marquer des paniers sous les vivats des autres élèves. Son sac à dos était lourd des livres qu'il empruntait à la bibliothèque municipale et il ne se séparait jamais de son ballon de basket-ball.

Il ne fallut pas plus d'une semaine à Oak Tree pour que sa vie quotidienne devienne un enfer. Il fut rapidement pris en grippe par la terreur de sa classe, un obèse court sur pattes prénommé Vincent, mais que ses camarades surnommaient Porc.

Il serait difficile de dire qui débuta les hostilités. Car il faut préciser d'emblée que Porc, ne serait-ce que par son sobriquet, était la cible de moqueries de la part des autres enfants. Dans le préau, tous lui criaient en se bouchant le nez : « Si ça pue le caca, c'est parce que Porc est là ! » Porc se jetait sur eux pour les tabasser, mais tous fuyaient comme un troupeau de zébus effrayés dont le membre le plus faible, Hillel, finissait par se faire rattraper et payait pour les autres. En général, Porc se contentait de lui tordre le bras, de peur de se faire surprendre par un enseignant, et lui disait : « A tout à l'heure, Crevette. Fais-toi beau, ça va être ta fête ! » Après les cours, Porc se précipitait sur le terrain de basket à proximité de l'école, où Hillel allait tirer des paniers, et l'y tabassait joyeusement, tandis que tous les élèves de la classe venaient assister au spectacle. Porc l'attrapait au collet, le traînait par terre et le giflait, encouragé par des salves d'applaudissements.

À force de toujours attraper Hillel, Porc se mit à le martyriser systématiquement. Dès son arrivée à l'école, il le harponnait et ne le lâchait plus. Et les autres élèves le considérèrent alors comme un paria. Après seulement trois semaines, Hillel supplia sa mère de ne plus l'envoyer à Oak Tree, mais Tante Anita lui demanda de faire un effort. « Hillel, mon chéri, on ne peut pas te changer sans cesse d'école. Si cela continue ainsi et si tu es incapable de t'adapter à un milieu scolaire, il faudra t'envoyer dans une école spécialisée… » Elle le disait avec beaucoup de tendresse et une pointe de fatalisme. Hillel, qui ne voulait ni faire de peine à sa mère ni surtout finir dans une école spécialisée, dut se résoudre aux raclées quotidiennes d'après les cours.

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