Au moment où je tournais la clé dans la serrure de la porte de ma maison, j'entendis la voix de Leo, installé sous son porche mais caché par l'obscurité.
— Vous avez raté notre partie d'échecs, Marcus, me dit-il. Je me rappelai lui avoir promis que nous jouerions à mon retour de chez Kevin, sans imaginer que je resterais dîner.
— Pardonnez-moi, Leo, j'ai complètement oublié.
— Ce n'est vraiment pas grave.
— Vous venez prendre un verre ?
— Volontiers.
Il me rejoignit et nous nous installâmes sur la terrasse, où je nous servis du scotch. Il faisait très doux dehors, des grenouilles dans le lac faisaient chanter la nuit.
— Elle vous trotte dans la tête, cette petite, hein ? me dit Leo. J'acquiesçai :
— Ça se voit tant que ça ? demandai-je.
— Oui. J'ai fait mes recherches.
— A propos de quoi ?
— À propos de vous et Alexandra. Eh bien, j'ai trouvé quelque chose de très intéressant : il n'y a rien. Et croyez-moi, moi qui passe mes journées sur Google, c'est justement quand il n'y a rien qu'il faut creuser. Qu'est-ce qui se passe, Marcus ?
— Je n'en suis moi-même pas sûr.
— Je ne savais pas que vous étiez sorti avec cette actrice de cinéma, Lydia Gloor. C'est sur Internet.
— Brièvement.
— Ce n'est pas elle qui joue dans l'adaptation de votre premier bouquin ?
— Si.
— C'était avant ou après Alexandra ?
— Après.
Leo eut un air circonspect.
— Vous l'avez trompée avec cette actrice, c'est ça ? Alexandra et vous, c'était le bonheur. Le succès vous est un peu monté à la tête, vous avez vu cette actrice qui se pâmait devant vous et vous vous êtes oublié, l'espace d'une nuit torride. Ai-je raison ?
Je souris, amusé par son imagination.
— Non, Leo.
— Oh, Marcus, cessez de me faire mariner, voulez-vous ? Que s'est-il passé entre Alexandra et vous ? Et que s'est-il passé avec vos cousins ?
En me posant ces questions, Leo ne réalisait pas qu'elles étaient liées. Je ne savais pas par où commencer. De qui fallait-il parler en premier ? D'Alexandra ou du Gang des Goldman ?
Je décidai de commencer par mes cousins, car pour parler d'Alexandra, il me fallait d'abord parler d'eux.
Je vous raconterai d'abord Hillel, parce qu'il fut le premier. Nous étions nés la même année et il était pour moi comme un frère, dont le génie tenait à un mélange d'intelligence fulgurante et de sens inné de la provocation. C'était un garçon très maigre, mais son apparence physique était contrebalancée par une verve redoutable doublée d'un aplomb exceptionnel. Son corps malingre cachait une grande âme et surtout un sens de la justice à toute épreuve. Je me souviens encore comment il me défendit, alors que nous avions à peine huit ans — à cette époque Woody n'était encore pas apparu dans nos vies —, pendant un camp de sport en plein air à Reading, en Pennsylvanie, où Oncle Saul et Tante Anita l'avaient envoyé passer les vacances de printemps pour l'aider à se développer physiquement et où je l'avais accompagné, fraternité oblige. Outre le bonheur de sa compagnie, je crois que j'étais allé à Reading pour protéger Hillel d'éventuelles brutes parmi les participants, lui qui, à l'école, était le bouc émissaire habituel des autres élèves à cause de sa petite taille. Mais c'était sans savoir que le camp de Reading était organisé pour les enfants malingres, mal développés ou convalescents, et je m'étais retrouvé au milieu d'atrophiés et de bigleux parmi lesquels j'avais l'apparence d'un dieu grec, ce qui me valut d'être chaque fois désigné d'office par les moniteurs pour débuter les exercices quand tous les autres regardaient leurs chaussures.
Le deuxième jour fut consacré à des exercices aux agrès. Le moniteur nous réunit devant des anneaux, des poutres, des barres parallèles et d'immenses poteaux droits. « Nous allons commencer par un premier exercice basique : la montée à la perche. » Il désigna la rangée de poteaux d'au moins huit mètres de haut. « Voilà, vous allez monter un par un, puis une fois en haut, si vous vous en sentez capables, passez sur la perche d'à côté puis laissez-vous glisser jusqu'en bas, comme des pompiers. Qui veut commencer ? »
Il s'attendait probablement à ce que nous nous précipitions sur les poteaux mais nous restâmes immobiles.
— Vous avez peut-être une question ? demanda-t-il.
— Oui, fit Hillel en levant la main.
— Je t'écoute.
— Vous voulez vraiment qu'on monte là-haut ?
— Absolument.
— Et si on veut pas ?
— Vous êtes obligés.
— Obligés par qui ?
— Par moi.
— Au nom de quoi ?
— Parce que c'est comme ça. Je suis le moniteur et c'est moi qui décide.
— Vous savez que nos parents paient pour nous envoyer ici ?
— Oui, et alors ?
— Alors, techniquement, vous êtes notre employé et vous nous devez une totale obéissance. On pourrait donc aussi bien vous demander de nous couper les ongles de pied si on voulait.
Le moniteur regarda Hillel d'un drôle d'air. Il essaya de reprendre le contrôle de sa leçon et ordonna d'une voix qu'il s'efforça de rendre autoritaire :
— Allez, hop ! Que quelqu'un se lance, on perd du temps.