Aller à Baltimore, être avec eux, était tout ce qui comptait pour moi. Je ne me sentais vraiment entier qu'en leur présence. Loués soient mes parents qui m'octroyèrent, à un âge où peu d'enfants voyageaient seuls, la permission d'aller à Baltimore les retrouver lors de week-ends prolongés, de me rendre seul à Baltimore retrouver ceux que j'aimais tant. Ce fut pour moi le commencement d'une nouvelle vie, ponctuée par le calendrier perpétuel des congés scolaires, des journées pédagogiques et des célébrations des héros de l'Amérique. L'approche de
Pour gagner un jour, j'avais obtenu de mes parents de pouvoir partir directement après l'école. Les cours enfin terminés, je rentrais chez nous à la vitesse de l'éclair pour préparer mes affaires. Mon sac prêt, j'attendais que ma mère arrive de son travail pour m'emmener à la gare de Newark. Je m'asseyais sur le fauteuil de l'entrée, chaussures aux pieds et veste sur le dos, trépignant. J'étais en avance, elle était en retard. Pour faire passer le temps, je regardais les photos de nos deux familles posées sur le meuble à côté de moi. Il me semblait que nous étions aussi fades qu'ils étaient merveilleux. Je menais pourtant à Montclair, jolie banlieue du New Jersey, une vie privilégiée, faite de quiétude et de bonheur, et à l'abri de tout besoin. Mais nos voitures m'apparaissaient moins rutilantes, nos conversations moins amusantes, notre soleil moins éclatant et notre air moins pur.
Puis retentissait le klaxon de ma mère. Je me précipitais dehors et montais dans sa vieille Honda Civic. Elle était en train de rafraîchir son vernis à ongles, boire du café dans une tasse en carton, manger un sandwich ou remplir un formulaire de publicité. Parfois tout cela en même temps. Elle était élégante, toujours très bien apprêtée. Belle, joliment maquillée. Mais au retour du travail, elle gardait sur sa veste le badge avec son nom et la mention en dessous,
Je blâmais ma mère pour son retard, elle me demandait pardon. Je ne le lui accordais pas et elle passait sa main dans mes cheveux avec tendresse. Elle m'embrassait, laissait du rouge à lèvres sur ma joue, qu'elle essuyait aussitôt d'un geste plein d'amour. Elle me conduisait ensuite à la gare, où je prenais un train en début de soirée pour Baltimore. Sur la route, elle me disait qu'elle m'aimait et que je lui manquais déjà. Avant de me laisser monter dans le wagon, elle me tendait un cornet en papier avec des sandwichs achetés là où elle avait acheté son café, puis elle me faisait promettre d'être « poli et sage ». Elle me serrait contre elle et en profitait pour me glisser un billet de 20 dollars dans la poche, puis elle me disait : « Je t'aime, chaton. » Elle appuyait alors deux baisers sur ma joue, mais c'était parfois trois ou quatre. Elle disait qu'un seul, ce n'était pas assez, alors que, pour moi, c'était déjà trop. En y repensant aujourd'hui, je m'en veux de ne pas m'être laissé embrasser dix fois à chacun de mes départs. Je m'en veux même de l'avoir trop souvent quittée. Je m'en veux de ne m'être pas assez rappelé combien nos mères sont éphémères et de ne m'être pas assez répété : aime ta mère.
Deux heures de train à peine, et j'arrivais à la gare centrale de Baltimore. Le transfert de famille pouvait enfin commencer. Je me défaisais de mon costume trop étroit des Montclair et me drapais de l'étoffe des Baltimore. Sur le quai, dans la nuit naissante, elle m'attendait. Belle comme une reine, radieuse et élégante comme une déesse, celle dont le souvenir peuplait parfois et de façon honteuse mes jeunes nuits : ma tante Anita. Je courais jusqu'à elle, je l'enlaçais. Je sens encore sa main dans mes cheveux, je sens son corps contre moi. J'entends sa voix qui me dit : « Markie chéri, ça fait tellement plaisir de te voir. » Je ne sais pourquoi, mais le plus souvent, c'était elle qui venait me chercher, seule. La raison était certainement qu'Oncle Saul finissait en général tard à son cabinet, et sans doute ne voulait-elle pas s'embarrasser d'Hillel et Woody. Moi, j'en profitais pour la retrouver comme une fiancée : quelques minutes avant l'arrivée du train, j'arrangeais mes vêtements, je me recoiffais dans le reflet de la vitre, et lorsque le train s'arrêtait enfin, j'en descendais le cœur battant. Je trompais ma mère pour une autre.