Tante Anita conduisait une BMW noire qui valait probablement une année de salaire de mes deux parents réunis. Monter à bord était la première étape de ma transformation. Je reniais la Civic bordélique et m'adonnais à l'adoration de cette énorme voiture criante de luxe et de modernité, dans laquelle nous quittions le centre-ville pour rejoindre le quartier huppé d'Oak Park, où ils habitaient. Oak Park était un monde en soi : les trottoirs étaient plus larges, les rues bordées d'arbres immenses. Les maisons y étaient plus grandes les unes que les autres, les portails rivalisaient d'arabesques et les dimensions des clôtures étaient démesurées. Les promeneurs me paraissaient plus beaux, leurs chiens plus élégants, les coureurs du dimanche plus athlétiques. Si je n'avais connu dans notre quartier, à Montclair, que des maisons accueillantes, sans aucune barrière pour en ceindre les jardins, à Oak Park, elles étaient dans leur immense majorité protégées par des haies et des murs. Dans les rues calmes, un service de sécurité privé circulait à bord de voitures à gyrophares orange arborant la mention
La traversée d'Oak Park avec Tante Anita déclenchait en moi la seconde phase de ma transformation : elle me faisait me sentir supérieur. Tout me paraissait évident : la voiture, le quartier, ma présence. Les agents de la patrouille d'Oak Park avaient pour coutume de saluer les habitants d'un geste de la main rapide en les croisant, et les habitants y répondaient. Un signe de la main pour confirmer que tout allait bien et que la tribu des riches pouvait se promener en confiance. À la première patrouille que nous croisions, l'agent faisait un signe, Anita répondait et je m'empressais de faire de même. J'étais l'un des leurs à présent. Arrivés à leur maison, Tante Anita klaxonnait deux fois pour nous annoncer, avant d'actionner une télécommande qui ouvrait les deux mâchoires d'acier du portail. Elle pénétrait dans l'allée et entrait dans le garage de quatre places. J'étais à peine descendu que la porte d'accès à la maison s'ouvrait dans un fracas joyeux et les voilà qui déboulaient et couraient vers moi en poussant des cris excités, Woody et Hillel, ces frères que la vie n'avait jamais voulu me donner. J'entrais chaque fois dans la maison avec un regard émerveillé : tout était beau, luxueux, colossal. Leur garage était grand comme notre salon. Leur cuisine grande comme notre maison. Leurs salles de bains grandes comme nos chambres et leurs chambres en nombre suffisant pour abriter plusieurs de nos générations.
Chaque nouveau séjour là-bas surpassait le précédent et ne faisait qu'augmenter davantage mon admiration pour mon oncle et ma tante, et surtout la chimie parfaite du Gang qu'Hillel, Woody et moi formions. Ils étaient comme mon sang, comme ma chair. Nous aimions les mêmes sports, les mêmes acteurs, les mêmes films, les mêmes filles, et ce, non pas par consensus ou concertation, mais parce que chacun de nous était l'extension de l'autre. Nous défiions la nature et la science : les arbres de nos ancêtres ne partageaient pas le même tronc, mais nos séquences génétiques suivaient pourtant les mêmes tortillons. Nous allions parfois rendre visite au père de Tante Anita, qui vivait dans une résidence pour personnes âgées — la « Maison des morts », ainsi que nous l'appelions —, et je me souviens que ses amis un peu séniles et à la mémoire effilochée posaient sans cesse des questions sur l'identité de Woody, nous confondant les uns les autres. Ils le désignaient de leurs doigts tordus et posaient sans gêne l'éternelle question : « Celui-là, c'est un Goldman-de-Baltimore ou un Goldman-de-Montclair ? » Si c'était Tante Anita qui répondait, elle leur expliquait, la voix débordant de tendresse : « C'est Woodrow, l'ami d'Hill'. C'est ce gamin qu'on a recueilli. Il est tellement gentil. » Avant de dire ça, elle vérifiait toujours que Woody n'était plus dans la même pièce, pour ne pas le heurter, même si au son de sa voix on comprenait immédiatement qu'elle était prête à l'aimer comme son propre fils. À la même question, Woody, Hillel et moi avions une réponse qui nous semblait plus proche de la réalité. Et lorsque, pendant ces hivers, dans ces couloirs où flottaient les drôles d'odeurs de la vieillesse, ces mains fripées nous retenaient par nos vêtements et nous sommaient de décliner nos noms pour combler l'inévitable érosion de leurs cerveaux malades, nous répondions : « Je suis l'un des trois cousins Goldman. »
Je fus interrompu au milieu de l'après-midi par mon voisin Leo Horowitz. Il était inquiet de ne pas m'avoir aperçu de la journée et venait s'assurer que tout allait bien.
— Tout va bien, Leo, le rassurai-je depuis le pas de la porte. Il dut trouver étrange que je ne le fasse pas entrer et se douta que je lui cachais quelque chose. Il insista :
— Vous êtes certain ? demanda-t-il encore d'un ton curieux.