Alexandra était dans sa quatrième et dernière année d'université. Ensuite elle partirait. Elle était le seul objet de leurs pensées. Je compris rapidement que leur indéfectible amitié ne leur suffisait pas. Leur vie ensemble sur le campus, leurs sorties, les matchs de football ne les satisfaisaient pas pleinement. Ils voulaient plus. Ils voulaient son amour. J'en eus la certitude absolue devant leur réaction quand ils découvrirent qu'elle voyait quelqu'un, profitant d'un week-end où Patrick Neville les invita chez lui pour fouiller sa chambre. Ils m'en parlèrent à Thanksgiving et Hillel me montra ce qu'il avait trouvé dans l'un des tiroirs de son bureau. Une feuille cartonnée sur laquelle était dessiné un coeur en rouge.
— Vous avez fouillé sa chambre ? demandai-je, interloqué.
— Oui, répondit Hillel.
— Vous êtes complètement fous ! Hillel était furieux contre elle.
— Pourquoi ne nous a-t-elle pas dit qu'elle avait un petit copain ?
— Et qui vous dit qu'elle voit quelqu'un ? rétorquai-je. Ce dessin date peut-être d'il y a longtemps.
— Il y a deux brosses à dents dans la salle de bains attenante à sa chambre, me dit Woody.
— Vous êtes même allés dans sa salle de bains ?
— On va pas se gêner. Je pensais qu'elle était notre amie, et les amis se disent tout.
— Tant mieux pour elle si elle a quelqu'un, dis-je.
— Bien sûr, tant mieux.
— J'ai l'impression que ça vous agace…
— On est ses amis, et je pense qu'elle pourrait nous le dire.
L'amitié qui légitimait leur trio cachait des sentiments bien plus profonds, et ce en dépit du pacte que nous avions conclu dans les Hamptons.
Pendant les mois qui suivirent, ils se laissèrent obséder par l'amant d'Alexandra. Ils voulaient à tout prix connaître son identité. Quand ils lui posèrent la question, elle jura être célibataire. Cela les rendit encore plus fous. Ils la suivaient sur le campus pour l'épier. Ils essayaient d'écouter ses conversations téléphoniques en utilisant le vieux capteur de son d'Hillel, ramené pour l'occasion de Baltimore. Ils interrogèrent même Patrick, qui n'en savait rien.
Au mois de mai 2000, nous assistâmes tous à la cérémonie de remise de diplôme d'Alexandra.
Après la partie officielle, profitant d'un moment de confusion, Alexandra s'éclipsa discrètement. Elle ne remarqua pas que Woody la suivait.
Elle se dirigea vers le bâtiment des sciences, où je l'attendais. Quand elle me vit, elle sauta dans mes bras et me donna un long baiser.
Woody apparut à ce moment-là et s'écria, abasourdi :
— Alors c'est toi, Marcus ? C'est toi son mec depuis tout ce temps ?
En ce jour de mai 2000, je fus bien obligé de m'expliquer auprès de Woody et de tout lui raconter.
Il fut la seule personne à être au courant de la relation merveilleuse que je vivais avec Alexandra.
Entre Alexandra et moi, tout avait recommencé durant l'automne qui avait suivi nos dernières vacances dans les Hamptons. J'étais rentré à Montclair un peu dépité de l'avoir revue et d'avoir réalisé combien je l'aimais toujours. Et voilà que quelques semaines plus tard, à la sortie du lycée, je la vis sur le parking, assise sur le capot du coupé qu'elle conduisait. Je ne parvins pas à cacher mon excitation.
— Alexandra, mais qu'est-ce que tu fais là ? Elle fit sa moue boudeuse.
— J'avais envie de te revoir…
— Je croyais que tu ne sortais pas avec des petits jeunes.
— Monte, crétin.
— Et où allons-nous ?
— Je ne le sais pas encore.
Où nous allâmes ? Sur la route de la vie. À partir de ce jour où je m'assis sur le siège passager de sa voiture, nous ne nous quittâmes plus et nous nous aimâmes passionnément. Nous nous téléphonions sans cesse, nous nous écrivions, elle m'envoyait des colis. Elle venait à Montclair le week-end, j'allais parfois, moi, la retrouver à New York ou à Madison, empruntant la vieille voiture de ma mère, le son de l'autoradio monté au maximum. Nous avions la bénédiction de mes parents et de Patrick Neville, qui promirent de n'en parler à personne. Car il nous semblait qu'il valait mieux que mes cousins ne sachent rien de ce qui se passait entre nous. C'est ainsi que je brisai le serment du Gang des Goldman de ne jamais conquérir Alexandra.
L'année suivante, quand j'entrai à la faculté de lettres de l'université de Burrows, nous n'étions qu'à une heure de route. Mon camarade de chambre, Jared, me laissait la pièce libre les week-ends où elle me rejoignait. Et je fis à mes cousins ce que je ne leur avais jamais fait : je leur mentis. Je mentais pour aller retrouver Alexandra. Je disais que j'étais à Boston, ou à Montclair, mais j'étais à New York avec elle. Et quand ils étaient à New York, chez Patrick Neville, j'étais lové dans ses draps à Madison.