— Finis tes études, Woody. Ensuite emmène-moi loin, avec toi.

Mais ils ne purent pas continuer ainsi très longtemps. Luke, méfiant, se mit à contrôler sa présence à la maison. Colleen devait l'appeler au moment de quitter la station-service, puis rappeler depuis chez eux. Ensuite, il rappelait, à l'improviste, pour être certain qu'elle était là. Elle n'avait pas intérêt à rater un appel. Elle paya cher le soir où elle se rendit chez la voisine, à qui elle était allée prêter main forte après une fuite d'eau dans sa cuisine.

Quand Luke partait et que Woody pouvait retrouver Colleen, il avait l'impression qu'une tornade lui était passée dessus. Mais ces moments se faisaient de plus en plus rares.

Le frère commença à passer régulièrement à la station-service, pour voir qui s'y trouvait. Puis il se mit à la chercher à la fin du travail pour l'escorter chez elle. « Je veux juste être sûr que tu rentres en sécurité chez toi, lui dit-il. On ne sait pas trop qui traîne dans les rues de nos jours. »

La situation devenait sérieuse. Woody guettait Colleen à distance. S'approcher d'elle devenait dangereux. Hillel l'accompagnait souvent. Ils restaient tous les deux en planque, dans la voiture. Ils observaient la station, ou la maison. Parfois, pendant qu'Hillel faisait le guet, Woody se risquait à y entrer et retrouvait Colleen un petit moment.

Un soir qu'ils roulaient à proximité de la maison, ils furent pris en chasse par un véhicule de police. Woody se rangea sur le bas-côté et le père de Luke descendit de voiture.

Il s'approcha, contrôla l'identité des occupants puis il dit à Woody :

— Écoute-moi bien, mon petit gars. Joue au foot et occupe-toi de ton cul. Mais surtout ne viens pas faire chier. Compris ?

— Comment vous savez que je joue au foot ? demanda Woody.

Le père eut un sourire de faux jeton.

— J'aime bien savoir à qui j'ai affaire. Ils repartirent et retournèrent au campus.

— Il faut que tu fasses gaffe, Wood', dit Hillel. Toute cette histoire commence à sentir mauvais.

— Je sais. Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Que je dégomme son mari une fois pour toutes ? Hillel hocha la tête, impuissant.

— Je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose, Woody. Et je dois t'avouer que je commence à avoir un peu peur.

*

Pour la première fois cette année-là, je ne retrouvai pas mes cousins pour Thanksgiving. L'avant-veille, ils m'annoncèrent qu'ils avaient été invités par Patrick Neville à une fête à laquelle étaient attendus des joueurs des Giants. Je décidai de me rendre à Baltimore malgré tout. Comme je l'avais fait durant toute mon enfance, j'y arrivai la veille de la fête, en train. Mais à Baltimore, et pour ma plus grande déception, personne ne m'attendait sur le quai de la gare. Je pris un taxi jusqu'à Oak Park. En arrivant chez les Baltimore, je vis Tante Anita qui sortait de la maison.

— Mon Dieu, Markie ! me dit-elle en me voyant. J'avais complètement oublié que tu arrivais ce soir.

— Ce n'est pas grave. Je suis là maintenant.

— Tu sais que tes cousins ne sont pas là…

— Je sais.

— Markie, je suis affreusement désolée. Je suis de garde ce soir à l'hôpital. Je dois y aller. Ton oncle sera content de te voir. Il y a des plats déjà prêts dans le frigo.

Elle me serra contre elle. Au moment de l'étreinte, je sentis que quelque chose avait changé. Elle avait l'air fatiguée, triste. Je ne voyais plus en elle cette lumière éclatante qui avait fait si souvent chavirer mon cœur d'enfant et d'adolescent.

J'entrai dans la maison. Je trouvai Oncle Saul devant la télévision. Comme Tante Anita, il m'accueillit avec un mélange de chaleur et de tristesse. Je montai à l'étage installer mes affaires dans l'une des chambres d'amis, et je me demandai à quoi servaient toutes ces chambres, si elles étaient vides. Je me promenai dans les immenses couloirs, j'entrai dans les gigantesques salles de bains. Je passai successivement dans les trois salons, tous éteints. Ni feu dans l'âtre, ni télévision allumée, ni livre ou journal laissé ouvert pour un lecteur impatient de pouvoir le reprendre. En redescendant, je vis Oncle Saul qui préparait notre dîner. Il avait dressé deux couverts sur le comptoir. Il y avait eu un temps pas si éloigné où, assis à ce même comptoir, lui, Hillel, Woody et moi, piaffant bruyamment d'impatience, tendions nos assiettes à Tante Anita de l'autre côté, qui, rayonnante et souriant à sa petite armée, faisait cuire à même une large plaque en téflon des quantités gargantuesques de pancakes, d'œufs et de bacon de dinde.

Nous dînâmes sans beaucoup parler. Il avait peu d'appétit. La seule chose dont il me parla fut les Ravens de Baltimore.

— Tu ne veux pas venir voir un match une fois ? J'ai des billets, mais ça n'intéresse personne. Ils font une saison du tonnerre, tu sais. Je t'ai dit que je connais bien des gens dans l'organisation des Ravens ?

— Oui, Oncle Saul.

— Alors il faut venir voir un match une fois. Dis-le à tes cousins. J'ai des billets gratuits, dans les loges et tout ça.

Перейти на страницу:

Похожие книги