Après le repas, je partis me promener dans le quartier. Je saluai amicalement les voisins qui promenaient leur chien, comme si je les connaissais. Croisant un agent de sécurité dans son véhicule de patrouille, je fis le signe secret, auquel il répondit. Mais le geste était vain : le temps béni de notre enfance était perdu à jamais et il serait impossible de le retrouver : les Goldman-de-Baltimore appartenaient désormais au passé.

*

Ce même soir où je me trouvais à Baltimore et mes cousins à New York, Colleen rentra en retard chez elle. Elle descendit de voiture et courut jusqu'à la maison. Elle tourna la poignée, mais la porte était fermée à clé. Il était déjà parti. Elle regarda sa montre : il était dix-neuf heures vingt-deux. Elle eut envie de pleurer. Elle ouvrit la porte avec sa clé et pénétra dans l'intérieur sombre. Elle savait qu'à son retour, il la corrigerait.

Elle ne devait pas rentrer en retard de la station-essence. Elle le savait, Luke le lui avait dit. Elle fermait à dix-neuf heures, à dix-neuf heures quinze elle devait être rentrée. Si ce n'était pas le cas, il partait. Il allait dans un bar qu'il affectionnait et quand il revenait à la maison, il s'occupait d'elle.

Elle l'attendit jusqu'à vingt-trois heures ce soir-là. Elle eut envie d'appeler Woody, mais elle ne voulait pas le mêler à cela. Elle savait que cela finirait mal. Dans ces moments-là, elle songeait à s'enfuir. Mais pour aller où ?

Il rentra dans la maison et claqua la porte. Elle sursauta. Il apparut dans l'encadrement de la porte du salon.

— Désolée, gémit-elle aussitôt pour apaiser la colère de son mari.

— Qu'est-ce que tu foutais, bordel ? Hein ? Hein ? Tu finis à dix-neuf heures. Dix-neuf heures ! Pourquoi tu me fais poireauter comme un con ? Tu me prends pour un imbécile, c'est ça ?

— Je te demande pardon, Luke. Il y a des clients qui sont arrivés à dix-neuf heures, le temps de fermer, j'ai eu cinq minutes de retard.

— Tu finis à dix-neuf heures, je veux que tu sois à la maison à dix-neuf heures quinze ! C'est pas plus compliqué que ça. Mais il faut toujours que tu fasses ta maligne.

— Mais Luke, ça prend du temps de tout fermer…

— Arrête de gémir, tu veux ? Et va poser ton cul dans ma bagnole.

— Luke, pas ça ! supplia-t-elle. Il pointa sur elle un doigt menaçant.

— Tu ferais bien de m'obéir.

Elle sortit et monta dans son pick-up. Il s'installa dans sa voiture et démarra.

— Pardon, pardon, Luke, dit-elle d'une voix de souris. Je ne serai plus en retard.

Mais il ne l'écoutait plus. Il l'assommait d'injures. Elle pleurait. Il avait déjà quitté la ville de Madison et prit la route 5, toute en ligne droite. Il passa le pont Lebanon et continua encore. Elle le suppliait de rentrer à la maison.

Il ricana. « Quoi, t'es pas bien avec moi ? » Puis soudain, il s'arrêta au milieu de nulle part.

— Terminus, tout le monde descend, dit-il sur un ton qui ne tolérait aucune tergiversation.

Elle protestait vainement :

— Luke, s'il te plaît, pas ça.

— Dégage ! hurla-t-il soudain.

Dès qu'il hurlait, c'était le signal qu'elle devait obéir. Elle s'extirpa de l'habitacle et il repartit aussitôt, l'abandonnant à huit miles de chez eux. C'était sa punition : elle devait rentrer à pied et en pleine nuit jusqu'à Madison. Elle s'enfonçait dans la brume humide, elle qui ne portait en général que des robes courtes et de minces collants. Et elle laissait les ténèbres l'absorber.

La première fois, elle avait protesté. Lorsque Luke, criant à en devenir écarlate, lui avait ordonné de dégager, elle s'était rebellée. Elle lui avait dit qu'on ne traitait pas de la sorte sa femme. Luke était sorti de voiture.

— Allez, mon ange, viens là, avait-il dit presque tendrement.

— Pourquoi ?

— Parce que je vais te corriger. Je vais te foutre des claques pour que tu comprennes que, quand je te donne un ordre, tu dois obéir.

Elle s'était aussitôt excusée :

— Désolée, je n'voulais pas te mettre en colère… Je vais y aller, je vais faire tout comme tu veux. Excuse-moi, Luke. Je n'voulais pas te mettre en rogne.

Elle était aussitôt sortie de la voiture et était partie sur la route, mais elle n'avait pas eu le temps de parcourir cinq mètres que la voix de Luke l'avait déjà rattrapée :

— Tu piges pas ce que je te dis, ou quoi ? On ne parle peut-être pas la même langue ?

— Si, Luke. Tu m'as dit de ficher le camp, alors je fiche le camp.

— Ça, c'était avant ! Maintenant les ordres ont changé. Qu'est-ce que je t'ai dit, hein ? Elle éclata en sanglots, terrorisée.

— Je sais plus, Luke… Pardonne-moi, je ne comprends plus rien.

— Je t'ai dit de venir ici pour recevoir des claques. T'as oublié ?

Ses jambes flanchaient.

— Pardon, Luke, j'ai compris la leçon. Je promets de plus désobéir.

— Viens ici ! hurla-t-il sans bouger. Quand je te dis de venir ici, tu dois venir ici ! Pourquoi tu dois toujours faire ta maligne, hein ?

— Pardon, Luke, j'ai été idiote, je recommencerai plus.

— Viens ici, bordel ! Viens ici ou je vais t'en foutre une double ration !

— Non, Luke, je t'en supplie !

— Rapplique !

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