[sur la scène, Puis on ne l'entend plus; c'est un récit Plein de bruit, de fureur qu 'un idiot raconte Et qui n 'a pas de sens.

— C'était plutôt pessimiste.

— Il était trop conscient que la vie est courte. Tu connais bien sûr la plus célèbre phrase de Shakespeare ?

To be ornotto bethatis the question.

— Oui, c'est Hamlet qui dit ça. Aujourd'hui nous sommes sur terre, demain nous ne serons plus là.

— Merci, mais tu sais, j'avais compris.

— Quand ils ne comparaient pas la vie à un théâtre, les poètes baroques la comparaient à un rêve. Shakespeare, déjà, écrivait : « Nous sommes de l'étoffe dont les rêves sont faits, et notre petite vie est entourée de sommeil... »

— C'est poétique.

— Le poète espagnol Calderôn de la Barca, qui naquit en 1600, a écrit une pièce intitulée La vie est un songe où il dit : « Qu'est-ce que la vie? Une folie. Qu'est-ce que la vie? Une illusion, une ombre, une fiction et le bien suprême a peu de valeur car la vie tout entière n'est qu'un rêve... »

— Peut-être qu'il a raison. Nous avons étudié une pièce à l'école : Jeppe sur la montagne.

— De LudwigHolberg, oui, je connais. En Scandinavie, il

est une grande figure de la littérature, à cheval entre le baroque et le siècle des Lumières.

— Jeppe s'endort dans une grotte... et se réveille dans le lit du baron. Il s'imagine alors qu'il a seulement rêvé qu'il était un pauvre paysan vagabond. On le transporte endormi dans sa grotte et il se réveille à nouveau. Et là il croit qu'il a rêvé avoir dormi dans le lit du baron.

— Ce thème, Holberg l'avait emprunté à Calderon qui lui- même l'aurait trouvé dans le vieux conte arabe des Mille et Une Nuits. Mais déjà bien avant on trouvait en Inde et en Chine cette comparaison entre la vie et le rêve. Citons par exemple le vieux sage chinois Tchouang-tseu (environ 350 avant Jésus-Christ) : « Un jour j'ai rêvé que j'étais un papillon, et à présent je ne sais plus si je suis Tchouang-tseu qui a rêvé qu'il était un papillon ou bien si je suis un papillon qui rêve queje suis Tchouang-tseu. »

— Mais c'est impossible à savoir.

— En Norvège, nous avons eu un poète typiquement baroque qui s'appelait Peter Dass. Il vécut de 1647 à 1707. D'un côté il décrivait la vie quotidienne à son époque, de l'autre il soulignait que seul Dieu existait et était éternel.

— Ah ! oui... « Dieu est Dieu même si la terre était un désert, Dieu est Dieu même si tous les hommes étaient morts... »

— Mais dans la même strophe il décrit aussi le paysage au nord de la Norvège, il parle du bar, du colin, du cabillaud et de la morue. On reconnaît dans ce mélange de considérations terrestres et spirituelles un trait caractéristique du baroque qui n'est pas sans rappeler la distinction qu'établit Platon entre le monde des sens, bien concret, et le monde des idées, immuable et éternel.

— Et qu'en est-il de la philosophie?

— Elle aussi fut marquée par de grands conflits entre dif férents modes de pensée. Nous avons déjà vu que certains considéraient l'être comme étant de nature psychique ou spirituelle. Ce point de vue a pour nom l'idéalisme et s'oppose au matérialisme qui ramène tous les phénomènes de l'existence à des causes matérielles. Au xvlle siècle, le matéria lisme avait déjà ses fervents représentants. Le plus influent fut sans doute le philosophe anglais Thomas Hobbes selon lequel tous les phénomènes, ainsi que les hommes ou les animaux, étaient constitués exclusivement de particules de matière. Même la conscience de l'homme ou l'âme de l'homme était due aux mouvements de minuscules particules dans le cerveau.

— Il ne dit pas autre chose que Démocrite deux mille ans plus tôt.

— On retrouve l'idéalisme et le matérialisme à travers toute l'histoire de la philosophie. Mais on a rarement vu ces deux conceptions coexister comme à l'époque baroque. Le matérialisme fut constamment entretenu par la science nou velle. Newton avait expliqué que les mêmes lois physiques comme la pesanteur et le mouvement des corps s'appliquaient en tout point de l'univers. Le monde entier est régi par la même mécanique qui obéit à des principes inviolables. Newton a donné la dernière touche à ce que l'on appelle l'image mécanique du monde.

— Il se représentait le monde comme une grosse machine ?

Parfaitement. Le terme « mécanique » vient du grec

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