— Il n'avait alors que cinquante-quatre ans.

— Mais il allait exercer une influence déterminante pour la philosophie même après sa mort. On peut sans exagération affirmer que Descartes est à l'origine de la philosophie des temps modernes. Après la redécouverte enivrante de l'homme et de la nature, le besoin se faisait sentir de rassem bler les idées de l'époque dans un système philosophique cohérent. Descartes fut le premier à construire un véritable système philosophique, comme le firent par la suite Spinoza, Locke, Berkeley, Hume et Kant.

— Qu'entends-tu par « système philosophique » ?

— J'entends par là une philosophie qui reprend tout à zéro et tente d'apporter une réponse à tous les problèmes philoso phiques. L'Antiquité avait eu deux grands théoriciens avec Platon et Aristote. Au Moyen Age, saint Thomas d'Aquin avait essayé de relier la philosophie d'Aristote à la théologie chrétienne. La Renaissance fut une époque tumultueuse où se mêlaient le passé et le présent. Au xvIP siècle seulement, la philosophie tenta de rassembler les nouvelles idées et de s'ériger en système à proprement parler. Descartes, l'initia teur de ces systèmes cohérents de la pensée philosophique, cherchait avant tout à atteindre la connaissance par des idées claires et distinctes. Il voulait aussi étudier le rapport entre lame et le corps. On retrouvera ces deux questions pendant les cent cinquante ans qui vont suivre.

— Il était donc en avance sur son temps ?

— Ces questions étaient dans l'air du temps. Beaucoup avaient une attitude plus que sceptique quant à la possibilité d'atteindre une connaissance sûre. Selon eux, l'homme devait se contenter d'être conscient de sa propre ignorance. Mais cela ne suffisait pas plus à Descartes qu'à Socrate, qui de son temps s'attaqua, lui, au scepticisme des sophistes. Puisque la nouvelle science de la nature venait d'établir une méthode qui permettait de rendre compte des phénomènes naturels avec une grande exactitude, Descartes se demanda pourquoi il ne serait pas possible de trouver une méthode aussi exacte et fiable concernant la réflexion philosophique.

— Je comprends.

— D'autre part, la nouvelle physique avait soulevé le pro blème de la nature de la matière, c'est-à-dire ce qui détermine les phénomènes physiques dans la nature. De plus en plus de personnes croyaient à une explication mécanique du monde, mais s'interrogeaient sur les liens entre l'âme et le corps, car avant le xvlle siècle il était d'usage de considérer l'âme comme une sorte de « souffle de vie » qui animait tous les êtres vivants. C'est aussi le sens originel de l'âme et de l'esprit ( « souffle vital » ou « respiration ») que l'on retrouve dans la plupart des langues européennes. Pour Aristote, l'âme était quelque chose de présent dans tout l'organisme comme « principe de vie », donc indissociable du corps. C'est pour quoi il parlait aussi d'une « âme végétative » et d'une « âme sensitive ». Ce n'est qu'au xvIP siècle que les philosophes firent une distinction radicale entre l'âme et le corps : tous les objets physiques, que ce soit un corps d'homme ou d'animal, avaient une explication matérialiste mais l'âme ne pouvait pas faire partie de cette « machinerie corporelle ». Qu'est-ce qu'était l'âme alors? Comment expliquer que quelque chose de spirituel soit à l'origine d'un phénomène physique?

— C'est assez troublant en effet.

— Que veux-tu dire ?

— Je décide de lever un bras et hop ! le bras se lève. Ou bien je décide de courir après le bus et la seconde d'après je pique un cent mètres. À d'autres moments, il m'arrive de penser à quelque chose de triste et soudain j'ai les larmes aux yeux. Il est clair qu'il y a une relation étrange entre le corps et la conscience.

— C'est justement de ce constat qu'est parti Descartes. Comme Platon, il était convaincu que l'« esprit » était bien distinct de la « matière ». Mais quant à expliquer comment le corps agissait sur l'esprit et vice versa, Platon n'apportait aucune réponse.

— Moi non plus, je suis bien curieuse de savoir comment Descartes s'y est pris.

— Suivons son propre raisonnement.

Alberto montra du doigt le livre posé sur la table et pour suivit :

— Dans cet opuscule, le Discours de la méthode, Descartes pose le problème de la méthode philosophique à suivre quand on se trouve face à un problème d'ordre philosophique. La science de la nature a déjà trouvé sa propre méthode...

— Tu l'as déjà dit.

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