— Il eut une très grande influence. Il joua surtout un rôle déterminant pour un autre grand philosophe. Je pense au phi losophe hollandais
— Est-ce que tu vas aussi me parler de lui ?
— J'en avais l'intention, oui. Nous n'allons pas nous lais ser intimider par des provocations militaires.
— Je suis tout ouïe.
— Spinoza appartenait à la communauté juive d'Amster dam, mais fût rapidement banni à cause de ses idées jugées trop subversives. Rarement un philosophe aura été aussi insulté et poursuivi que lui. Il fût même l'objet d'une tentative de meurtre. Et tout cela parce qu'il critiquait la religion offi cielle. Il pensait que le christianisme et le judaïsme ne repo saient plus que sur des dogmes rigides et des rituels vidés de leur sens. Il fut le premier à adopter ce que nous qualifierions de perspective « critique historique » à propos de la Bible.
— Sois plus clair !
— Il rejetait l'idée selon laquelle Dieu aurait inspiré la Bible jusque dans les moindres détails. Selon lui, nous devrions toujours avoir en mémoire l'époque à laquelle la
Bible a été rédigée. Une lecture « critique » de ce type met en lumière une série de contradictions entre les différents textes. En filigrane du Nouveau Testament, nous rencontrons Jésus que l'on peut appeler le porte-parole de Dieu. Le mes sage de Dieu invitait justement à se détacher d'un judaïsme devenu borné et étriqué. Jésus prêchait une « religion de la raison » qui considérait l'amour comme bien suprême. Spinoza entend par amour aussi bien l'amour envers Dieu qu'envers son prochain. Mais le christianisme lui aussi s'enferra rapidement dans des dogmes rigoureux et des rituels dénués de signification.
— Je comprends que dans les églises et les synagogues on ait eu du mal à accepter ça !
— Au pire de la tourmente, Spinoza fut même rejeté par sa propre famille. On tenta de déshériter celui qui passait pour un impie. Et pourtant, paradoxalement, aucun philosophe ne s'est autant battu que Spinoza pour la liberté d'expression et la tolérance religieuse. La résistance à laquelle il se heurta fit qu'il mena une vie retirée, entièrement consacrée à la philo sophie. Pour assurer sa subsistance, il taillait des verres optiques. Ce sont quelques-uns de ces verres que tu as vus tout à l'heure.
— Impressionnant !
— On peut presque voir quelque chose de symbolique dans le fait qu'il tailla des verres. Les philosophes apprennent aux hommes à regarder le monde autrement. Au cœur de sa philosophie, il y a l'idée de voir le monde sous l'« angle de l'éternité ».
— Sous l'angle de l'éternité?
— Oui, Sophie. Est-ce que tu arrives à voir ta propre vie sur le plan cosmique ? Il faut que tu fermes les yeux à demi et t'imagines, toi et ta vie, ici et maintenant...
— Hum... c'est pas si facile que ça...
— Rappelle-toi que tu vis une infime partie de la vie de l'univers. Tu fais partie de quelque chose d'immense et qui te dépasse.
— Je vois ce que tu veux dire.
— Arrives-tu à ressentir tout ça? Arrives-tu à appréhen der toute la nature, c'est-à-dire tout l'univers d'un seul coup d'oeil?
— Ça dépend. Il me faudrait peut-être des lunettes spé ciales.
— Je ne pense pas seulement à l'espace infini, mais aussi à un temps infini. Il y a trente mille ans de cela vivait un petit garçon dans la vallée du Rhin. Il était une infime partie de la nature, un frémissement qui courait à la surface de l'océan infini. Il n'existe aucune différence entre ce garçon et toi.
— Sauf que moi, je suis en vie.
— Oui, mais c'est pourtant ça que tu aurais dû essayer de ressentir, car qui seras-tu dans trente mille ans ?
— C'était ça, ses idées subversives ?
— Pas tout à fait... Spinoza ne prétendait pas que tout ce qui existe au monde est de l'ordre de la nature, puisqu'il met tait en parallèle Dieu et la nature. Il voyait Dieu dans tout ce qui existe et tout ce qui existe, en Dieu.
— Il était panthéiste, alors ?
— Bien vu. Pour Spinoza, Dieu n'était pas celui qui se contente de créer le monde pour le regarder d'en haut, non, Dieu
— L'éthique... et la méthode géométrique ?
— Cela peut sembler bizarre, je sais. Pour les philosophes, l'éthique est la doctrine des principes de la morale pour mener une vie heureuse. C'est dans ce sens que nous parlons de l'éthique de Socrate ou d'Aristote. De nosjours, l'éthique s'est vue réduite à un ensemble de règles à respecter pour ne pas marcher sur les pieds de son voisin...
— Alors que penser à son bonheur personnel, c'est consi déré comme de l'égoïsme?