— Mais non, Spinoza entend par là que ce sont des pas sions de lame telles que la vanité ou le désir qui nous empê chent d'atteindre le bonheur et l'harmonie. Mais il s'agit de percevoir dans une vision d'ensemble que tout fait partie de la Nature pour former un grand Tout. Ainsi nous connaîtrons la béatitude et la paix de l'esprit. C'était ce que Spinoza appelait tout voir
— Ce qui signifie ?
— De tout voir « sous l'angle de l'éternité ». N'est-ce pas par là que nous avions commencé ?
— Et que nous devons nous arrêter. Je dois vite rentrer chez moi.
Alberto se leva et alla chercher une corbeille de fruits qu'il déposa sur la table.
— Tu ne veux pas prendre un fruit avant de partir?
Sophie prit une banane et Alberto une pomme verte. Elle
commença à éplucher la banane quand elle aperçut quelque chose :
— Regarde, il y a quelque chose d'écrit, dit-elle tout à coup.
— Où ça?
— Ici... à l'intérieur de la peau de la banane. C'est écrit au feutre noir...
Sophie se pencha vers Alberto et lui tendit la banane. Il lut à haute voix : «
— Très drôle, commenta Sophie.
— Il est de plus en plus audacieux.
— Mais tu ne trouves pas ça bizarre, toi? Est-ce qu'on cultive des bananes au Liban ?
Alberto secoua la tête.
— Moi, en tout cas, je ne la mange pas.
— Tu n'as qu'à la laisser. Il faut vraiment être cinglé pour écrire à sa fille sur l'intérieur d'une peau de banane. Mais il a visiblement plus d'un tour dans son sac...
— C'est le moins qu'on puisse dire.
— Bon, cela nous permet de déduire que le père de Hilde est loin d'être un idiot.
— Je n'ai cessé de le répéter. C'est peut-être lui qui t'a fait m'appeler Hilde la dernière fois que j'étais ici. Qui sait si ce n'est pas lui qui nous fait parler?
— Il ne faut rien exclure comme possibilité. Tout peut être mis en doute.
— Car toute notre existence n'est peut-être qu'un rêve.
— Ne précipitons pas les choses. Il existe sans doute une explication beaucoup plus simple.
— Enfin, de toute façon, il faut que je me dépêche de ren trer à la maison. Maman m'attend.
Alberto raccompagna Sophie à la porte. Juste quand elle s'en alla, il lui lança :
— A bientôt, chère Hilde !
L'instant d'après, la porte se refermait derrière elle.
20 Locke
Sophie ne rentra qu'à huit heures et demie, bien plus tard que prévu. Mais qu'avait-elle prévu au juste? Elle avait sauté le repas et laissé à sa mère un mot disant qu'elle pensait ren trer vers sept heures.
— Ça ne peut plus continuer comme ça, Sophie. J'ai dû appeler les renseignements pour savoir s'ils avaient le numéro d'un certain Alberto dans la vieille ville, mais ils m'ont ri au nez.
— Ce n'était pas facile de partir plus tôt. Nous sommes sur le point de découvrir la solution d'un grand mystère.
— Qu'est-ce que c'est que ces histoires?
— Non, je t'assure !
— Tu as pensé à l'inviter pour ton anniversaire?
— Zut,j'ai oublié!
— Ecoute, maintenantj'exige que tu me le présentes. Dès demain. Une jeune fille n'a pas à fréquenter un monsieur plus âgé comme tu le fais.
— Tu n'as vraiment pas besoin d'avoir peur d'Alberto. Tu devrais plutôt te méfier du père de Hilde.
— De quelle Hilde?
— La fille de celui qui est au Liban. Quel type louche, celui-là ! Peut-être qu'il contrôle le monde entier...
— Si tu ne me présentes pas à ton Alberto sur-le-champ, je t'interdis de le revoir. Je ne serai tranquille qu'après avoir vu quelle tête il a.
Sophie eut une idée et bondit dans sa chambre.
— Mais où tu vas comme ça? lui cria sa mère.
En moins de temps qu'il n'en faut, Sophie était redescen due au salon :
— Tu vas voir tout de suite de quoi il a l'air. J'espère que tu me laisseras tranquille après, lança-t-elle en brandissant une cassette vidéo.
— Il t'a donné une cassette vidéo?
— Oui, sur Athènes.
On vit d'abord des images de l'Acropole. Sa mère resta muette d'admiration quand Alberto apparut sur l'écran en s'adressant directement à Sophie.
Sophie remarqua quelque chose à quoi elle n'avait pas prêté attention précédemment. L'Acropole était envahie par toutes sortes de groupes touristiques. L'un deux portait une pancarte sur laquelle était écrit « HILDE »...
Puis on voyait Alberto arpenter l'Acropole et se placer sur la colline de l'Aréopage, là où saint Paul avait apostrophé les Athéniens. Enfin, on le voyait s'adresser à Sophie depuis l'agora.
Sa mère parvenait à peine à aligner deux phrases à la suite :
— Mais c'est incroyable... c'est lui, Alberto ? Tiens, encore l'histoire de ce lapin... Mais... c'est vraiment à toi qu'il parle, Sophie. J'ignorais que saint Paul avait été à Athènes...