— Oui, à peu près. Quand Spinoza utilise le mot éthique, on peut tout aussi bien le remplacer par art de vivre ou morale.
— Tout de même... « l'art de vivre démontré géométri quement » !
— La méthode ou l'ordre géométrique fait référence à la terminologie et la présentation qu'il emploie. Tu te souviens que Descartes voulait appliquer la méthode mathématique à la réflexion philosophique pour garantir en quelque sorte sa légitimité. Spinoza se situe dans le même courant rationaliste en voulant démontrer que la vie de l'homme est déterminée par les lois de la nature. Nous devons, selon lui, nous libérer de nos sentiments et de nos émotions afin de trouver la paix et le bonheur.
— Nous ne sommes quand même pas uniquement déter minés par les lois de la nature ?
— Ce n'est pas si simple, Spinoza est un philosophe beau coup plus complexe qu'il n'y paraît, Sophie. Prenons les choses une par une. Tu te rappelles que Descartes distinguait deux substances : la pensée et l'étendue.
— Evidemment !
— Eh bien, Spinoza réfute cette distinction, car pour lui il n'y a qu'une seule substance à l'origine de tout. C'est la Sub stance, ce qu'il appelle aussi Dieu ou la nature. Nous n'avons donc pas affaire avec une conception « dualiste » de la réalité comme chez Descartes. Nous disons qu'il est « moniste ».
— On voit difficilement ce qu'ils ont en commun.
— En fait, la différence n'est pas aussi grande qu'on croit. Pour Descartes aussi, seul Dieu est à l'origine de lui-même. Ce n'est que lorsqu'il assimile Dieu à la nature ou la nature à Dieu que Spinoza s'éloigne à la fois de Descartes et d'une conception judéo-chrétienne du monde.
— Car, dans ce cas, la nature est Dieu, point final.
— Mais quand Spinoza utilise le mot « nature », il ne pense pas seulement à la nature dans l'espace. Avec la Sub stance, Dieu ou la nature, il entend tout ce qui existe, même ce qui est d'ordre spirituel.
— A la fois la pensée et l'étendue, si je comprends bien.
— Oui, c'est ça. Selon Spinoza, nous autres hommes connaissons deux qualités ou formes d'apparitions de Dieu, à savoir les
— Je veux bien, mais pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?
— Je reconnais qu'il faut être solidement armé pour s'atta quer à la langue de Spinoza, mais le jeu en vaut la chandelle, car la pensée qui se dégage finalement a la transparence et la beauté d'un diamant.
— Tu excites ma curiosité.
— Tout ce qui est dans la nature appartient soit à la Pensée soit à l'Etendue. Toutes les choses et les événements de notre vie quotidienne, que ce soit une fleur ou un poème sur cette même fleur, sont différents
— Plutôt tordu comme type !
— Non, c'est juste sa langue qui est un peu alambiquée. Derrière ces formules assenées de manière péremptoire se cache une vérité splendide et d'une telle évidence que notre langue de tous les jours est trop pauvre pour la décrire.
— Pour ma part, je préfère quand même la langue de tous les jours.
— Très bien, je vais commencer par toi-même. Quand tu as mal au ventre, qu'est-ce qui a mal?
— Tu l'as déjà dit, c'est moi.
— C'est vrai. Et quand tu penses plus tard que tu as eu mal au ventre, qu'est-ce qui pense?
— Eh bien, c'est toujours moi.
— Car tu es une personne et une seule qui tantôt a mal au ventre, tantôt est l'objet d'une émotion. Toutes les choses qui nous entourent physiquement sont l'expression de Dieu ou de la nature. De même nos pensées. Car tout est un. Il n'y a qu'un seul Dieu, une seule Nature ou une seule Substance.
— Mais quand je pense à quelque chose, c'est
— J'aime ton engagement, mais qui es-tu? Tu es Sophie Amundsen, mais tu es aussi l'expression de quelque chose d'infiniment plus grand. Tu peux affirmer, si cela te fait plai sir, que c'est
— Est-ce que ça revient à dire que ce n'est pas moi qui décide de ce que je fais ?