— Il doit bien y avoir une limite. Tout le monde est d'accord pour admettre qu'on n'a pas le droit de ft/er quelqu'un.
— Selon Hume, nous nous sentons tous concernés par le bien-être de nos semblables. Nous possédons tous la faculté de compatir, mais cela n'a rien à voir avec la raison.
— Je n'en suis pas si sûre.
— Cela peut s'avérer parfois utile d'écarter quelqu'un de son chemin, Sophie. Surtout si on s'est fixé un but bien pré cis, c'est une recette qui a fait ses preuves, crois-moi !
— Non, là tu exagères !
— Alors explique-moi donc pourquoi on laisserait en vie quelqu'un de gênant.
— Mais l'autre aussi aime la vie. On n'a pas le droit de le supprimer !
— Est-ce là une preuve logique ?
— Jfe ne sais pas.
— A partir d'une phrase descriptive : « mais l'autre aussi aime la vie », tu es passée à une phrase d'énoncé normatif : « on n'a pas le droit de le supprimer ». D'un point de vue purement formel, c'est une aberration. C'est comme si tu disais que « beaucoup de gens trichent sur leur déclaration de revenus, c'est pourquoi je dois aussi tricher ». En d'autres termes, nous ne devons jamais glisser d'une phrase décrivant ce qui
programmes politiques et les discours de l'Assemblée en sont truffés. Tu veux quelques exemples ?
— Volontiers.
— « De plus en plus de gens désirent voyager en avion. C'est pourquoi il faut construire davantage d'aéroports. » Est- ce que ça te semble une bonne conclusion ?
— Non, c'est n'importe quoi. Et l'environnement dans tout ça? Tant qu'à faire, il faudrait plutôt développer le réseau de trains.
— Ou encore : « L'exploitation des nouvelles plates- formes pétrolières permettrait une augmentation de dix pour cent du niveau de vie. C'est pourquoi nous devons nous dépê cher de les construire. »
— Quelle idiotie! Là encore, et l'environnement? Quant au niveau de vie, il est déjà assez haut comme ça en Norvège.
— Il arrive qu'on dise que « cette loi a été votée par l'Assemblée, aussi tous les citoyens doivent s'y conformer », et pourtant cela va souvent à rencontre du désir de chacun de se soumettre à de telles lois arbitraires.
— Je vois ce que tu veux dire.
— Pour résumer, la raison ne peut nous dire comment nous devons agir. Et ce n'est pas en triturant nos méninges que nous nous comporterons en adultes responsables, car ce n'est qu'une question de cœur. « Il n'est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde à une égratignure au doigt », dit Hume.
— C'est terrifiant, ce que tu dis là !
— Ecoute : après des inondations catastrophiques, n'est-ce pas seul notre cœur qui nous pousse à agir pour secourir les populations sinistrées? Si nous n'avions pas de sentiments et laissions parler notre « raison froide », ne pourrions-nous pas penser qu'au fond ce n'était pas une si mauvaise chose, puisque ça supprime des millions de gens dans un monde déjà menacé par la surpopulation?
— Ça me rend folle qu'on puisse faire ce raisonnement.
— Tu vois bien que ce n'est pas ta raison qui est choquée.
— Merci, ça va, j'ai compris.
22 Berkeley
Alberto se leva et se dirigea vers la fenêtre. Sophie vint à ses côtés. Au bout d'un moment ils aperçurent un petit avion à réaction qui survolait les toits. Derrière lui flottait une ban derole.
Sophie s'attendait à lire une quelconque publicité pour un concert, mais l'avion se rapprocha, et quelle ne fut pas sa stu péfaction de lire :
« TOUTES MES FÉLICITATIONS POUR TON ANNIVERSAIRE, HILDE ! »
— Il est obstiné, fut le seul commentaire d'Alberto.
De gros nuages noirs venus des plaines du Sud s'étaient accumulés au-dessus de la ville. Le petit avion fut comme happé par un lourd nuage et disparut.
— Il y a de l'orage dans l'air, dit Alberto.
— Je prendrai le bus pour rentrer.
— Espérons que ce n'est pas encore un coup du major.
— Il n'est quand même pas tout-puissant?
Alberto ne répondit pas et retourna s'asseoir.
— Nous avons à parler un peu de Berkeley, déclara-t-il après un moment.
Sophie aussi s'était rassise et se surprit à se ronger les ongles.
—
— Berkeley était un évêque irlandais..., répéta Sophie.
—... et aussi un philosophe.
— Ah?
— Il sentit que la philosophie et la science mettaient en danger la conception chrétienne du monde. Le matérialisme s'attaquait à la foi selon laquelle Dieu avait créé F univers et le maintenait en vie.
— Oui, et alors ?
— Eh bien, Berkeley fut l'empiriste qui alla le plus loin dans ses conclusions.
— Parce qu'il a dit que nous ne pouvons connaître le monde que par nos sens ?
— Pas seulement. Il a montré que les choses sont exacte ment comme nous les percevons, mais à cette différence près qu'elles ne sont pas des « choses ».
— Comment ça ?