— Je préférerais que tu découvres ce mécanisme par toi- même. C'est pourquoi je te pose la question : si tu as trois vaches, mais assez de fourrage pour en nourrir deux seulement, que vas-tu faire ?
— En tuer une.
— Eh bien, laquelle vas-tu sacrifier?
— Je tuerai certainement celle qui donne le moins de lait.
— Tu dis ça?
— Oui, c'est logique.
— Et c'est ce que les hommes ont fait pendant des millé naires. Mais revenons à nos deux vaches. Si l'une d'elles devait vêler, laquelle choisirais-tu ?
— Celle qui aurait le plus de lait. Comme ça, je serais sûre que la génisse deviendrait une bonne vache laitière plus tard.
— Tu préfères donc les bonnes vaches laitières aux mau vaises ? Alors venons-en maintenant à notre dernier exercice : si tu t'occupais de chasse et possédais deux braques et que tu devais te séparer de l'un d'eux, lequel garderais-tu?
— Je garderais naturellement celui qui saurait le mieux trouver la trace du gibier.
— Tu favoriserais donc le meilleur braque. Eh bien, c'est exactement ainsi que les hommes ont pratiqué l'élevage pen dant plus de dix nulle ans. Les poules n ont pas toujours pondu cinq œufs par semaine, les moutons n'ont pas toujours donné autant de laine et ïes chevaux n'ont pas toujours été aussi forts et rapides. Mais les hommes ont fait une sélection artificielle. Cela vaut aussi pour le monde végétal. Qui mettrait de mau vaises pommes de terre dans son jardin, s'il peut se procurer de meilleurs plants ? Faucher des épis qui ne portent pas de blé n'a aucun intérêt. Pour Darwin, aucune vacne, aucun épi de bîé, aucun chien et aucun pinson n'est tout à fait identique. La nature offre des variations à l'infini. Même à l'intérieur d'une seule espèce, il n'y a pas deux individus en tout point sem blables. Tu te rappelles peut-être ce que tu avais ressenti après avoir goûté à la petite bouteille bleue.
— Oui, c'est vrai.
— Darwin se posa par conséquent la question suivante : un mécanisme de ce genre pouvait-fl exister dans la nature aussi? La nature était-elle en mesure de faire une « sélection natu relle » des spécimens qui auraient le droit de survivre ? Et sur tout : un tel mécanisme pouvait-il au bout d'un terme assez long créer de toutes nouvelles espèces végétales et animales ?
— Je parie que la réponse est oui.
— Darwin ne parvenait cependant pas à se représenter exac tement comment une telle « sélection naturelle » pouvait se pro duire. Mais en octobre 1838, tout juste deux ans après son retour sur le