Si seulement elle réussissait à ne rien censurer, elle pour rait se mettre à rêver les yeux grands ouverts Rien qu'à y penser, elle en avait des frissons.

Plus elle se décontractait et laissait flotter son esprit, plus elle s'imaginait au bord du lac, dans le chalet du major, avec la forêt tout autour.

Qu'est-ce qu'Alberto était en train de mijoter? Bien sûr, c'était son père qui avait décrété qu'Alberto allait mijoter quelque chose. Savait-il ce que préparait Alberto ? Après tout, qui sait s'il ne rendait pas un peu de liberté à ses personnages dans l'espoir de se laisser surprendre à son tour?

Il ne restait plus tellement de pages à lire. Tiens, et si elle jetait un coup d'œil sur la dernière page? Non, ce serait de la triche. Mais ce n'était pas la seule raison : elle n'était finale ment pas si sûre que le dénouement fût déjà décidé.

C'était une étrange pensée en vérité ! Le classeur était ici, il était hors de question que son père pût y changer quoi que ce soit. A moins qu'Alberto ne réussisse à prendre une initiative et à renverser la situation...

Hilde allait pour sa part se charger de lui préparer quelques surprises aussi. Il n'exerçait aucun contrôle sur elle. Mais avait-elle le plein contrôle d'elle-même?

Qu'est-ce que c'était, la conscience? Ne touchait-elle pas là à un des plus grands mystères de l'univers ? Et la mémoire ? Qu'est-ce qui faisait qu'on se « rappelait » tout ce qu'on avait vu ou vécu ?

Par quel étrange mécanisme laissait-on chaque nuit défiler son cinéma personnel dans ses rêves ?

Plongée dans ses pensées, elle s'amusait à ouvrir et fermer les yeux. Puis elle finit par oublier de les rouvrir.

Elle s'était endormie.

Quand elle fut réveillée par les cris des mouettes affa mées, il était très exactement 6.66. Voilà qui était un chiffre plutôt bizarre ! Hilde se leva et alla comme d'habitude à la fenêtre regarder la baie. C'était devenu un rituel, été comme hiver.

Elle était là à rêvasser lorsqu'elle eut soudain l'impression que son cerveau se trouvait tout éclaboussé de couleurs. Son rêve lui revint alors en mémoire. Mais c'était plus qu'un simple rêve. Elle pouvait encore nettement en percevoir les couleurs et les contours...

Elle avait rêvé que son père rentrait du Liban et tout son rêve était une prolongation du rêve de Sophie lorsqu'elle avait retrouvé sa croix en or sur la jetée.

Hilde était assise sur le bord de lajetée — comme dans le rêve de Sophie — et elle avait entendu une toute petite voix lui murmurer : « Hilde! C'est moi, Sophie! » Hilde s'était bien gardée de bouger d'un pouce dans l'espoir de localiser d'où venait cette voix. Ça reprit sous forme d'un faible gémissement, comme si c'était un insecte qui lui parlait : « Tu m'entends, Hilde? Ou est-ce que tu es sourde et aveugle? » L'instant d'après, son père, en uniforme de l'ONU, apparaissait dans lejardin. « Ma petite Hilde ché rie ! » s'écriait-il. Hilde courait se jeter dans ses bras. Et c'était la fin du rêve.

Des vers du poète norvégien Arnulf Overland lui revinrent tout à coup en mémoire :

Je fis une nuit un rêve étrange : Une voix inconnue me parlaitlointaine comme une source souterraineJe me levai et demandai : Que me veux-tu ?

Elle était encore à la fenêtre quand sa mère entra dans la chambre.

— Quoi ! Tu es déjà réveillée?

— Ça, je n'en suis pas si sûre...

— Je rentrerai vers quatre heures, comme d'habitude.

— D'accord.

— Bon, j'espère que tu profiteras bien de ta journée de vacances, Hilde.

— Merci. Bon courage !

Dès qu'elle entendit la porte d'entrée se refermer, elle sauta dans son lit et rouvrit le grand classeur.

... Je vais plonger dans l'inconscient du major et y resterai jusqu'à notre prochaine rencontre.

C'était bien là ! Elle se remit à lire tout en sentant avec son index droit qu'il ne lui restait que peu de pages à découvrir.

Quand Sophie sortit du chalet du major, elle aperçut bien encore quelques personnages de Walt Disney au bord du lac, mais ils semblaient se dissoudre au fur et à mesure qu'elle approchait. Quand elle atteignit le bateau, ils avaient tous disparu.

Pendant toute la traversée, et quand elle tira la barque parmi les roseaux, elle s'appliqua à faire des grimaces et de grands moulinets avec les bras afin d'attirer l'attention du major et de permettre à Alberto de rester discrètement au chalet.

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