— Allez, je sais bien que c'est ton livre, mais laisse-moi juste jeter un coup d'œil sur la première page. Ça alors... « Sophie Amundsen rentrait de l'école. Elle avait d'abord fait un bout de chemin avec Jorunn. Elles avaient parlé des robots... »
— C'est vraiment ce qui est écrit?
— Mais oui. C'est un certain Albert Knas qui l'a écrit. Ce doit être un débutant. Au fait, il s'appelle comment ton Alberto?
— Knox.
— Je suis prête à parier que c'est cet homme bizarre qui a écrit tout un Èvre sur toi, Sophie. C'est ce qui s'appelle utiliser un pseudonyme.
— Ce n'est pas lui, Maman. Laisse tomber, tu comprends rien de toute façon.
— Si c'est toi qui le dis... Enfin, demain c'est la fête au jar din et je pense que tout rentrera dans l'ordre.
— Albert Knag vit dans une autre réalité. C'est pourquoi ce livre est comme un corbeau blanc.
— Bon, maintenant ça suffit comme ça. Je croyais que c'était un lapin blanc ?
— Laisse tomber, d'accord?
La conversation en était là lorsqu'elles descendirent du bus au début de l'allée des Trèfles. Il y avait justement une mani festation.
— Oh non ! s'écria la mère de Sophie. Moi qui pensais que dans ce coin-ci nous étions à l'abri de toute cette agitation!
Il n'y avait qu'une dizaine de personnes qui brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire :
LE M^CR RENIFE HENIÔT (H À LNIÏN mm DLIA SAINLJFAN IAVWIflCK 1Ï: K1MJR ÀIÏNJ
Sophie avait presque pitié de sa mère.
— Fais comme s'ils n'étaient pas là, dit-elle.
— C'est quand même une drôle de manifestation, Sophie. Elle est presque absurde.
— Oh ! ce n'est rien.
— Le monde change de plus en plus vite. Au fond, ça ne m'étonne pas du tout.
— Tu devrais en tout cas être étonnée de ne pas être étonnée, justement.
— Mais puisqu'ils n'étaient pas violents. Tu sais, du moment qu'ils n'ont pas piétiné mes rosiers... Mais je ne vois vraiment pas quel est leur intérêt à traverser un jardin privé! Allons, dépêchons-nous de rentrer!
— C'était une manifestation philosophique, Maman. Les vrais philosophes ne piétinent pas les rosiers.
— Ah ! vraiment, Sophie? Eh bien, je ne suis pas sûre qu'il reste encore de vrais philosophes. De nos jours, tout est telle ment trafiqué.
Le restant de l'après-midi et la soirée furent consacrés aux préparatifs. Elles continuèrent à mettre la table et à décorer le jardin le lendemain matin. Jorunn vint leur donner un coup de main.
— Tu sais pas la dernière? Maman et Papa viennent avec les autres. C'est ta faute, Sophie.
Une demi-heure avant l'arrivée des invités, tout était fin prêt : dans les arbres, on avait tendu des guirlandes et suspendu des lanternes japonaises en papier (un long cordon électrique parve nait d'une lucarne de la cave) et le portail, les arbres et la façade de la maison étaient décorés avec des ballons. Sophie et Jorunn avaient passé deux heures rien qu'à gonfler tous ces ballons.