— Beaucoup de petites coïncidences dans la vie de tous les jours peuvent s'expliquer grâce à la théorie freudienne de l'inconscient. Si par exemple je reçois un coup de téléphone d'un vieux camarade que j'ai perdu de vue et que j'étais juste ment en train de chercher son numéro...
— Ça me donne des frissons !
— L'explication peut tout simplement être que nous avons tous les deux entendu une vieille chanson à la radio qui nous a rappelé le bon vieux temps. Tout le problème, c'est que ce lien caché n'est pas conscient
— Donc c'est soit du charlatanisme, soit une sorte de loterie où l'on gagne à tous les coups, soit encore un coup de ce fameux « inconscient » ?
— Il vaut mieux en tout cas aborder ce genre de livres avec la plus grande réserve. Surtout quand on est philosophe. D existe en Angleterre un club spécial pour les sceptiques. Il y a plu sieurs années de cela, ils ont lancé un grand concours avec une grosse somme d'argent pour le premier qui parviendrait à leur montrer un phénomène tant soit peu surnaturel. Ils ne deman daient pas de grand miracle, un simple exemple de transmis sion de pensée leur aurait suffi. Ils attendent toujours.
— Je vois.
— D'autre part, il faut avouer qu'il y a beaucoup de choses qui nous échappent encore. Peut-être que nous ne connaissons pas toutes les lois naturelles. Au siècle dernier des phénomènes comme le magnétisme ou l'électricité passaient pour une forme de magie. Je suis prêt à parier que mon arrière-grand-mère ouvrirait des yeux grands comme des toupies si je lui parlais de la télévision ou des ordinateurs.
— Tu ne crois donc à rien de surnaturel ?
— Nous en avons déjà parlé. L'expression même de « surna turel » est un peu bizarre. Non, j'ai la conviction qu'il n'existe qu'une nature. Mais elle est en revanche tout à fait étonnante.
— Et tous ces phénomènes étranges dont parlent ces livres, qu'est-ce que tu en fais ?
— Tous les philosophes dignes de ce nom se doivent de rester vigilants. Même si nous n'avons encore jamais vu de corbeau blanc, nous continuerons d'aller à sa recnerche. Et un jour un sceptique de mon espèce sera peut-être bien obligé d'accepter un phénomène auquel il n'avait jusqu'alors jamais cru. Si je n'avais pas laissé cette possibilité ouverte, j'aurais alors été un dogmatique. Et donc pas un vrai philosophe.
Après avoir échangé ces mots, Alberto et Sophie restèrent silencieux sur le banc. Les pigeons tendaient leur cou et rou coulaient à leurs pieds, effrayés seulement par un vélo ou un geste brusque.
— D va falloir que je rentre préparer la fête, finit par dire Sophie.
— Mais juste avant de nous quitter, j'aimerais bien te mon trer un de ces corbeaux blancs. Ils sont parfois beaucoup plus près qu'on ne pense.
Il se leva et fit signe à Sophie qu'ils devaient retourner à la librairie de tout à l'heure.