Sophie écrivit que nous savons que la Lune n'est pas un grand fromage et qu'il y a aussi des cratères sur la face cachée de la Lune, que Socrate et Jésus furent condamnés à mort, que tous les êtres humains sont appelés à mourir un jour ou l'autre, que les grands temples sur l'Acropole furent érigés après les guerres persiques vers l'an 400 avant Jésus-Christ et que le principal oracle des Grecs était celui de Delphes. Comme exemple de ce que nous pouvons seulement croire, elle cita le problème de savoir s'il y avait de la vie sur d'autres planètes, s'il existe un dieu, s'il y a une vie après la mort et si Jésus était le fils de Dieu ou juste un être intelli gent. « En tout cas nous ne pouvons pas savoir quelle est l'origine du monde, conclut-elle. L'univers peut se comparer à un gros lapin qu'on sort d'un grand chapeau haut de forme. Les philosophes essaient de grimper le long de l'un des poils fins de la fourrure du lapin pour regarder le Grand Magicien droit dans les yeux. Y parviendront-ils un jour, on peut se poser la question. Mais si chaque philosophe grimpe sur le dos d'un autre philosophe, ils finiront par s'éloigner de plus en plus de la fourrure moelleuse du lapin, et, à mon avis, ils réussiront un jour.

P.-S. : Dans la Bible, nous entendons parler de quelque chose qui peut avoir été un de ces poils fins de la fourrure du lapin. Ce poil-là, c'était la tour de Babel qui fut rasée parce que le Grand Magicien n'a pas aimé que des petites bestioles d'hommes veuillent se hisser et s'échapper du lapin blanc qu'il venait de créer. »

Elle passa à la deuxième question : « Indiquez certains fac teurs qui contribuent à déterminer la conception de vie d'un homme. » Le milieu et l'éducation jouaient, cela va de soi, un rôle primordial. Les hommes qui vivaient à l'époque de Platon avaient une conception de vie différente de celle des gens d'aujourd'hui simplement parce qu'ils vivaient à une autre époque et dans un autre milieu. Les expériences que l'on choisissait de faire comptaient elles aussi. La raison ne

dépendait pas du milieu, elle était commune à tous les hommes. On pouvait peut-être comparer le milieu et les conditions sociales avec la situation qui prévalait au fond de la caverne de Platon. La raison permettait à l'individu de quit ter en rampant l'obscurité de la caverne. Mais une telle entre prise nécessitait une bonne dose de courage personnel. Socrate constituait un bon exemple de quelqu'un qui s'était affranchi des opinions courantes de son temps en faisant appel à sa raison. Sophie conclut en écrivant : « De nos jours, des hommes de pays et de cultures très différents se mêlent de plus en plus. Dans un même immeuble on peut voir se côtoyer des chrétiens, des musulmans et des bouddhistes. Il importe davantage de respecter la croyance de chacun plutôt que se demander pourquoi tous ne croient pas en la même chose. »

Tout bien réfléchi, Sophie trouva qu'elle ne se débrouillait pas trop mal avec ce qu'elle avait appris de son prof de philo sophie. Il suffisait de rajouter quelques remarques sensées ici et là et reprendre des phrases qu'elle avait lues ou entendues dans un autre contexte.

Elle attaqua la troisième question : « Qu'entend-on par conscience ? La conscience est-elle selon vous la même pour tous ? » C'était un sujet dont il avait été beaucoup question en classe. Sophie écrivit : « On entend généralement par conscience la faculté qu'ont les hommes de réagir vis-à-vis du juste et du faux. Tous les hommes possèdent, selon moi, cette faculté, en d'autres termes, la conscience est innée. Socrate aurait dit la même chose. Mais ce qu'on entend par conscience peut beaucoup varier d'un individu à l'autre. Il est légitime de se demander si sur ce point les sophistes n'avaient pas raison. Eux pensaient que la distinction entre le juste et le faux dépendait avant tout du milieu dans lequel l'individu grandit, alors que Socrate prétendait que la conscience était commune à tous. Il est difficile de dire qui a raison et qui a tort, car si certains hommes n'ont pas mauvaise conscience à se montrer nus, la plupart ont en tout cas mauvaise conscience s'ils ont fait du tort à leur prochain. Précisons en

passant qu'avoir une conscience n'est pas la même chose qu'utiliser sa conscience. Certaines personnes peuvent paraître agir sans le moindre scrupule, mais à mon avis elles ont aussi une conscience, même si cette dernière est bien cachée. Ainsi il est des êtres apparemment dépourvus de rai son, mais c'est parce qu'ils ne s'en servent pas.

P.-S. : La raison comme la conscience peuvent être compa rées à un muscle. Si on ne se sert pas d'un muscle, il devient progressivement de plus en plus faible. »

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