Chère Govinda ! dit-elle. On ne peut pas dire que tu fasses partie des animaux les plus rapides qui soient, mais tu n'en es pas moins un animal qui a sa petite place dans le grand monde où nous vivons. Si ça peut te consoler, dis-toi que tu n'es pas la seule qui ne cherche pas à se surpasser.
Sherekan était sans doute parti à la chasse aux souris selon sa nature de chat. Pour aller dans la chambre de sa mère, Sophie traversa le salon. Sur la table, il y avait un vase rempli de jonquilles. Elle eut l'impression que les fleurs jaunes s'inclinaient respectueusement sur son passage. Sophie s'arrêta un instant et laissa ses doigts caresser les corolles lisses.
Vous aussi, vous appartenez au monde vivant de la nature, dit-elle. Vu sous cet angle, vous avez un certain avan tage sur le vase en cristal dans lequel vous êtes. Malheureu sement, vous n'êtes pas capables de vous en rendre compte.
Sophie se glissa ensuite dans la chambre de sa mère. Celle- ci dormait encore profondément et Sophie lui posa la main sur la tête :
Tu es parmi les plus heureuses créatures ici, dit-elle. Car tu n'es pas seulement vivante comme les jonquilles dans les prés et tu n'es pas simplement un être vivant comme Sherekan et Govinda. Tu es un être humain, c'est-à-dire que tu as une faculté rare : celle de penser.
Qu'est-ce que tu dis, Sophie ?
Tiens, elle se réveillait un peu plus vite que d'habitude.
Je dis seulement que tu ressembles à une tortue indo lente. Sinon, si ça t'intéresse, à titre d'information, j'ai rangé
ma chambre. Je me suis attelée à cette tâche avec une appli cation toute philosophique.
Sa mère se redressa à moitié dans le lit.
Attends, je me lève. Tu veux bien me préparer un peu de café?
Sophie fit ce qu'elle lui demandait et elles se retrouvèrent bientôt toutes les deux dans la cuisine devant une tasse de café, une tasse de chocolat et un jus de fruits.
Tu ne t'es jamais demandé pourquoi nous vivons, Maman? demanda Sophie en rompant le silence.
Ah ! on peut vraiment dire que tu ne me lâches pas, toi !
Mais si, parce que maintenant j'ai la réponse. Des hommes vivent sur cette planète pour que quelqu'un s'y pro mène en donnant un nom à chaque chose ici-bas.
Ah? Je n'avais jamais pensé à ça.
Alors tu as un gros problème, car l'homme est un être pensant. Si tu ne penses pas, tu n'es donc pas un être humain.
Sophie !
Imagine un peu qu'il n'y ait que des plantes et des ani maux ici-bas. Personne n'aurait su distinguer les chats des chiens ou les jonquilles des groseilles à maquereau. Les plantes et les animaux eux aussi sont vivants, mais nous sommes les seuls à pouvoir classer la nature en différentes catégories.
Tu es vraiment une drôle de fille, laissa tomber sa mère.
J'espère bien ! répliqua Sophie. Tous les êtres humains sont plus ou moins bizarres. Je suis un être humain, donc je suis plus ou moins bizarre. Tu n'as qu'une fille, il est donc normal que je te paraisse « une drôle de fille ».
Je voulais simplement dire que tu m'effraies avec tous ces... discours que tu me tiens.
Eh bien, il n'en faut pas beaucoup pour t'effrayer.
Plus tard dans l'après-midi, Sophie retourna dans sa cabane
chercher la boîte à gâteaux et elle réussit à la ramener discrè tement dans sa chambre sans que sa mère s'en aperçoive.
Tout d'abord, elle commença par classer tous les feuillets par ordre chronologique, elle les perfora et les rangea dans le
classeur avant le chapitre sur Aristote. Pour finir, elle numé rota les pages tout en haut à droite. Il y en avait déjà plus de cinquante. Elle était en réalité en train de composer son pre mier livre de philosophie. Certes, elle ne l'avait pas écrit elle- même, mais il avait été écrit spécialement pour elle.
Elle n'avait pas encore eu le temps de penser à ses devoirs pour lundi. Elle risquait d'avoir une interrogation écrite en religion, mais le professeur ne cessait de répéter qu'il appré ciait les prises de position et les opinions personnelles et Sophie se rendait compte qu'elle commençait maintenant à savoir argumenter.
L'hellénisme
Le professeur de philosophie avait commencé à faire par venir les lettres directement à la vieille haie, mais, par habi tude, Sophie tint cependant àjeter un coup d'œil à la boîte aux lettres lundi matin.
Elle était vide, il fallait s'y attendre. Alors elle se mit à des cendre l'allée des Trèfles et aperçut soudain une photographie par terre. C'était l'image d'une Jeep blanche avec un drapeau bleu qui portait la mention « ONU ». N'était-ce pas le dra peau des Nations unies ?
Sophie retourna la photo et vit que c'était une carte postale, adressée à « Hilde MOller Knag, c/o Sophie Amundsen... ». Le timbre était norvégien et avait été oblitéré par le « Contin gent des Nations unies » le vendredi 15 juin 1990.
Le 15 juin ! Mais c'était l'anniversaire de Sophie !
Le texte de la carte disait :