Agostina parlait latin. Je détachai, un à un, les mots qu’elle ne cessait de répéter : « … lex est quod facimus lex est quod facimus lex est quod facimus lex est quod facimus… » LA LOI EST CE QUE NOUS FAISONS.

Pourquoi ces mots ?

Que signifiaient-ils dans sa bouche ?

Elle grognait maintenant, à la façon d’un porc. Son râle était doublé d’un sifflement atroce, comme une réverbération dissonante. Tout à coup, ses pupilles réapparurent. Jaunâtres. Elle me cracha au visage et hurla, dans un craquement de gorge :

— TU BOUFFERAS TA MERDE EN ENFER !

Le verrou s’ouvrit dans mon dos.

Les dix minutes étaient passées.

<p>62</p>

Aux abords de Catane, le nuage de cendres était plus sombre encore. On ne voyait même plus les panneaux « sabbia vulcanica » (« cendres volcaniques »). Mes essuie-glaces grinçaient, freinés par les particules. Je roulais au pas, glissant la main au-dehors pour éclaircir mon pare-brise.

Le volcan aussi avait changé. Deux immenses panaches s’élevaient de ses versants. L’un était pigmenté, grisâtre — trombes de cendres, pulvérisées à une pression hallucinante —, l’autre brouillé et tremblotant, uniquement composé de vapeur d’eau. On pouvait entendre ses mugissements monstrueux, qui couvraient les détonations. Dans le ciel, des hélicoptères donnaient l’échelle de ces fumées : plusieurs kilomètres de hauteur.

Entre les deux gueules béantes, des veines rougeoyantes sillonnaient les pentes et éclataient en jets incandescents. La montagne se modifiait, géologiquement. Des cônes éruptifs jaillissaient, des reliefs se soulevaient, à la manière d’un tapis secoué sur l’horizon. J’étais en train d’assister à des phénomènes qu’on relègue d’ordinaire à des temps immémoriaux. La surface de la planète se fissurait, se ramollissait, se dilatait pour révéler sa nature vivante, sa chair en fusion. La montagne se transformait, et moi aussi. Mon présent se déboîtait, s’ouvrait, s’inclinait jusqu’à me faire verser dans la nuit primitive du monde.

Autour de Catane, les barrages se resserrèrent. Les officiers de la Guardia di Finanza vérifiaient identités et laissez-passer, masques de chirurgien sur le front. Les automobilistes, à l’arrêt, lisaient tranquillement le journal. C’était la fin du monde et personne ne s’en souciait.

15 heures, via Etnea.

Je voulais maintenant entendre, de vive voix, l’archevêque de Catane, monseigneur Paolo Corsi. Je voulais avoir l’opinion claire de l’Église sur le cas Agostina Gedda, et le scandale qu’il représentait.

La ville était plongée dans l’ombre mais à l’archevêché, on semblait s’être juré de ne pas utiliser l’électricité. C’était la même atmosphère d’urgence qu’à la questure ou à la rédaction de L’Ora, version obscure. Des prêtres couraient dans les couloirs, en enfilant leur chasuble de cérémonie ou portant croix et encensoirs.

J’arrêtai l’un d’eux et lui demandai la direction du bureau de monseigneur Corsi. Il ouvrit des yeux en soucoupes, sans répondre. Je l’abandonnai pour grimper les escaliers, jouant des coudes dans le chaos général. Je finis par trouver, au dernier étage, le repaire de l’archevêque. Je frappai, pour la forme, et entrai.

Dans la pénombre, un vieil homme en robe noire écrivait, assis derrière un bureau. Une large fenêtre, derrière lui, posait une faible clarté sur son crâne chauve. Il leva ses yeux lourds, sans bouger son corps massif :

— Qui êtes-vous ? Qui vous a permis ? Je brandis ma carte et donnai mon identité. Tout de suite, j’annonçai la couleur : Agostina Gedda. Je n’avais plus de temps pour les salamalecs. L’homme en soutane baissa le regard sur ses écrits. Il avait un visage de bouledogue, imperturbable.

— Sortez d’ici, dit-il avec calme. Je n’ai rien à vous dire.

Je fermai la porte et avançai vers le bureau. Autour de nous, les tableaux ressemblaient à des monochromes noirs.

— Je crois au contraire que vous avez beaucoup de choses à me dire. Je ne sortirai pas d’ici avant de les avoir entendues.

L’archevêque se leva lentement, appuyant ses poings sur la table. Toute sa masse respirait une force spectaculaire. Un colosse d’une soixantaine d’années qui pouvait encore porter une croix de chêne dans une procession. Ou me faire traverser la fenêtre.

— Qu’est-ce que c’est que ce ton ? (Il frappa son bureau, soudain en colère.) Personne ne me parle comme ça ici !

— Il y a toujours une première fois.

L’ecclésiastique plissa des yeux, comme pour mieux me voir. Sur son torse, sa croix d’or, usée, brillait avec peine. Il dit, un ton plus bas, en secouant la tête :

— Vous êtes un fou. Vous n’êtes pas au courant que le monde s’écroule autour de nous ?

— Il attendra que je connaisse la vérité.

— Vous êtes un fou…

L’archevêque se rassit lourdement et concéda :

— Cinq minutes. Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

— Votre avis d’homme d’Eglise : comment expliquez-vous le crime d’Agostina Gedda ?

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