— Je ne m’en souvenais pas.

— Et vous avez épousé Salvatore ?

— Je vous dis que je ne m’en souvenais pas.

— Qui vous a rendu la mémoire ?

— Tu me poses la question, ragazzo ?

De nouveau, le mufle écrasé du démon. Un ange déchu, mauvais, sournois, apportant cette révélation à la jeune femme, pour mieux lui inspirer sa riposte. Il ne me restait plus beaucoup de temps — trois minutes à l’horloge.

Quand je regardai à nouveau Agostina, sa bouche se tordait en un sourire atroce, dépravé. Les commissures de ses lèvres s’ourlaient en sens opposé, l’une vers le haut, l’autre vers le bas.

Je toussai et décidai de jouer son jeu :

— Le diable vous a soufflé la vérité, c’est ça ?

— Il est venu, oui, au fond de mon esprit…

Elle glissa sa main sous sa blouse et se caressa les seins. J’eus l’impression qu’un froid terrible envahissait la pièce.

— Il est votre inspirateur ?

Le froid, et aussi une odeur sourde, nauséabonde, putride.

Elle baissa sa main et la passa entre ses jambes.

— C’était un rêve…, murmura-t-elle. Il m’a ordonné, oui, mais son ordre était une caresse… Une jouissance. Depuis combien de temps t’as pas baisé, ragazzo ?

— C’est lui aussi qui vous a inspiré cette méthode ?

Soudain, Agostina retint son souffle, puis expira lentement, comme si elle avait touché un point sensible, au fond de son intimité. Ses yeux s’étirèrent comme ceux d’un renard. Elle reprit son mouvement de masturbation.

La température semblait toujours baisser. Et la puanteur montait. D’eau croupie, d’œufs pourris, mais aussi de rouille. Quelque chose entre excréments et métal. Plus que deux minutes.

— Vous êtes une miraculée, fis-je entre mes dents serrées. Votre rémission, physique et spirituelle, a été reconnue par l’Église apostolique et romaine. Pourquoi Satan vous aurait-il inspirée ?

Agostina ne répondit pas. L’odeur était suffocante. Je luttais contre cette impression : une présence avec nous, dans cette salle. Agostina se pencha au-dessus de la table. Elle avait le regard voilé :

— Tu as trouvé la gorge, hein ?

Elle se leva d’un bond et m’empoigna la nuque. Elle me lécha l’oreille et rit, à l’intérieur de mon tympan. Elle avait la langue dure comme un dard :

— Ne t’en fais pas, mon salaud, la gorge te trouvera, elle…

Je la repoussai avec fermeté. J’éprouvais la même répulsion qu’à Notre-Dame-de-Bienfaisance, lorsque je m’étais senti souillé par un regard mystérieux. Tout tournait maintenant dans la pièce : le froid, le vent, la puanteur. Et « l’autre ».

— Tu veux que je te suce ? chuchota-t-elle. J’en ai ma dose des gouines et des chattes.

— Connaissez-vous le nom de Manon Simonis ?

Elle sortit sa main de sous la table et la porta à ses narines :

— Non.

— Sylvie Simonis ?

— Non, fit-elle en léchant ses doigts.

— Elle a tué son enfant, Manon, parce qu’elle pensait qu’elle était possédée.

— Personne ne peut nous tuer, ricana Agostina. Il nous protège, tu comprends ?

— Que devez-vous faire pour lui ?

— Je pollue, j’infeste. Je suis une maladie.

Son timbre avait baissé de plusieurs tons. Son inflexion était traînarde, rauque, malsaine. En même temps, un sifflement discordant me semblait s’échapper des dernières syllabes de chaque mot. Je la provoquai :

— Ici, en prison ?

— Je suis un symbole, ragazzo. Mon pouvoir traverse les murs. Je torture les pédés du Vatican. Je vous encule tous !

— Les avocats du Saint-Siège vous défendent.

Agostina éclata de rire — un rire grave, glaireux, les mains toujours crispées entre ses jambes. Elle chuchota, d’une voix lascive :

— T’es vraiment le flic le plus con que j’aie jamais vu. Tu crois vraiment que ces fiottes me défendent ? Ils m’observent, oui. Ils me flairent le cul, comme des chiens en rut.

Elle disait vrai. Les autorités pontificales voulaient limiter les dégâts mais surtout approcher « leur » miraculée. Pour comprendre, tout simplement, le phénomène qui était à l’œuvre dans le corps et l’esprit d’Agostina.

Elle enserra ses épaules, frémissante, comme si elle venait d’éprouver un violent orgasme, un plaisir qui l’avait secouée jusqu’au fond des os. Elle croassa, d’une voix méconnaissable :

— Il m’avait dit que tu viendrais.

— Luc Soubeyras ? Le policier de la photo ?

— Il m’avait dit que tu viendrais.

La frousse me vissait le ventre. Agostina parlait du démon, bien sûr — une présence réelle, à l’intérieur d’elle-même. Une présence que je sentais ici, entre nous. Elle sourit à nouveau, en haut et en bas à la fois. Son visage paraissait déchiré comme du papier sale. Une minute.

— Tu sais comment je me suis procuré les insectes ? (Elle gloussa, sardonique.) C’est facile. Il suffit que je me touche… Je mouille et mon sexe s’ouvre, comme une charogne. Alors, les mouches viennent… Tu sens pas, ragazzo ? Je les appelle avec mon sexe… Elles vont venir…

Elle baissa la tête et se mit à psalmodier. Elle scandait des mots à toute vitesse, en se balançant d’avant en arrière. Soudain, ses yeux se retournèrent, absolument blancs. Je me penchai et tendis l’oreille.

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