— Cette femme est un monstre.
— Agostina Gedda est une élue de Dieu. Une miraculée officiellement reconnue. Par votre diocèse. Par votre comité d’experts et d’ecclésiastiques. Par la curie romaine. Vous avez entériné sa rémission physique et spirituelle. Comment a-t-elle pu changer aussi… totalement ? Ou plutôt : comment avez-vous pu vous tromper, vous, à ce point ? Ne pas voir la folie qui sommeillait en elle ?
L’archevêque conservait les paupières baissées. Il observait ses mains — larges, grises, immobiles dans l’obscurité. Il marmonna :
— Je m’étais juré de ne plus parler de ça.
— Répondez-moi !
Il leva les paupières. Son regard clair avait une densité, une puissance d’exception. Il devait prendre aux tripes son auditoire quand il montait en chaire et fixait son public.
— Nous nous sommes trompés, mais pas de la façon dont vous croyez.
— Qu’est-ce que je crois ?
— Nous nous sommes trompés de camp. C’est tout.
— Je ne comprends pas.
— Agostina n’est pas une miraculée de Dieu. C’est une miraculée du diable.
Je restai figé dans la position où les mots m’avaient frappé.
— Une… miraculée du diable ?
— Agostina a été sauvée par le démon. Nous en avons maintenant la certitude. Elle nous a tous bernés. Avec ses prières, ses pèlerinages, son métier d’infirmière. Tout cela, c’était une imposture. Depuis son réveil, Agostina est possédée. Elle a été sauvée par Satan. Elle a joué un rôle pour mieux nous insulter. Le diable est menteur. Relisez Saint-Jean : «
J’étais en plein vertige mais je retenais, dans ma chute, un fait crucial : monseigneur Paolo Corsi, et sans doute avec lui tout son diocèse et les autorités pontificales, concédait au démon le don de guérir. C’est-à-dire d’exister, en tant qu’instance supérieure — ou inférieure, si on voulait jouer sur les mots.
Satan, considéré comme une force physique et surnaturelle !
— Comment pouvez-vous parler ainsi ? Nous ne sommes plus au Moyen Âge !
L’homme attrapa une feuille de papier à en-tête de l’archevêché. Il griffonna un nom, une adresse, puis conclut d’une voix lasse :
— Vos cinq minutes sont écoulées. Si vous voulez en savoir plus, allez voir les spécialistes du Saint-Siège. Le cardinal Van Dieterling vous parlera peut-être. (Il poussa la feuille vers moi.) Voici ses coordonnées.
— C’est un exorciste ?
Corsi secoua sa gueule de bouledogue. Il souriait franchement dans les ténèbres :
— Un exorciste ? Cette fois, c’est vous qui êtes au Moyen Âge.
63
Dehors, c’était carrément la nuit. Le phénomène était prodigieux — les cendres voletaient dans l’air, dessinant de grandes formes qui s’évanouissaient aussitôt, à la manière des étourneaux au moment des migrations. Le Duomo, la cathédrale de Catane, à deux pas, était à peine visible. Les Catanais avaient sorti leurs parapluies, les automobiles actionnaient leurs essuie-glaces — mais toujours pas le moindre signe de panique en vue.
Je remontai la via Etnea et trouvai ma voiture avant qu’elle ne soit totalement ensevelie. Je levai machinalement les yeux vers l’avenue. Sur le trottoir d’en face, à cinquante mètres environ, une silhouette, brouillée de scories, éveilla un souvenir. Un homme tout en longueur, serré dans un long manteau de cuir. Je ne distinguais pas son visage, mais son crâne chauve tranchait par sa blancheur. Soudain, je sus : un des deux tueurs des Alpes. J’avais aperçu sa silhouette sur le chantier enneigé — le même manteau, la même minceur, la même raideur dans la position.
Sans réfléchir, je traversai l’avenue, dans les trombes. Les grains me rentraient dans les yeux, les narines, la bouche. Je me sentais fort. La foule était avec moi, la tempête était avec moi. Le tueur ne pouvait rien tenter. Et quelque chose de sourd, de dur me restait en travers du gosier : l’humiliation de la traque, l’avant-veille. Je me voyais encore blotti contre les parpaings, réduit à l’état de bête piégée. J’avais une dette à honorer. Envers moi-même.
L’homme recula puis tourna les talons. J’accélérai le pas. J’évitai les parapluies, les balais, les paquets de suie qui s’abattaient d’un coup puis remontaient vers le ciel. Je slalomais entre les passants, courais à brèves foulées, me hissant sur la pointe de pieds pour repérer ma proie.
La pluie de cendres ne cessait pas. Façades, vitrines, trottoirs : le moindre élément de l’avenue était bombardé, moucheté comme la trame encrée d’un journal. Insensiblement, tout semblait se détacher, se dématérialiser sous mes yeux agressés.