L’ombre avait disparu. Je plaquai mes deux mains en visière, pour abriter mes yeux. Personne. Je courus pour de bon, au hasard, bouffant de plus en plus de scories volcaniques. Respiration brûlée, poumons prêts à exploser. Une ruelle, sur ma droite. D’instinct, j’y plongeai — réalisant, quelque part au fond de ma conscience, que je m’éloignais de la foule, et que je ne portais pas d’arme.
Cinquante mètres pour m’apercevoir que j’étais dans une impasse. Cent mètres pour piger que je me fourvoyais dans un piège. Personne dans la ruelle, aucun commerçant en vue. Des poubelles et des voitures stationnées en guise de témoins. Je stoppai, tous mes signaux au rouge.
Le temps que je recule, le tueur sortit d’un porche. Les pans de son manteau de cuir dessinaient deux lignes obliques par rapport au sol. Je fis volte-face. Face à moi, le deuxième tueur me barrait la route. Si gros, si large, que ses bras ouverts semblaient toucher les murs de l’impasse. Il portait le même manteau noir, mais en taille parachute. Ni l’un ni l’autre n’avaient de visage. Seulement une figure grise et pigmentée, cinglée de poussière. Je songeai à des gueules d’orage, des glaises vivantes, des masques fourmillant de vers. Et loin, très loin dans le tréfonds de mon cerveau, je me dis : « Je connais ces deux hommes. Je les ai vus,
Je me retournai à nouveau. Dans la main gantée du tueur chauve, un automatique était apparu, mi-acier, mi-inox, muni d’un silencieux. Avant même que je tente quoi que ce soit, l’homme appuya sur la détente. Rien ne se passa. Pas de flamme, pas de détonation, pas de culasse actionnée, rien.
Les cendres. Elles avaient enrayé le flingue ! Je pivotai et abattis à l’aveugle mes deux poings. L’obèse avait aussi dégainé. Le coup lui fit sauter son arme. Je le bousculai d’un coup d’épaule et courus vers les contours indécis de l’avenue.
J’étais paniqué mais pas assez pour perdre le sens de l’orientation. En quelques secondes, j’étais devant ma bagnole. Télécommande : aucun résultat. La poussière avait occulté aussi le récepteur du signal. J’étouffai un juron, la bouche terreuse. Je jouai de la clé : pas moyen de l’enfoncer. La suie, toujours. Les secondes brûlaient. Trouvant en moi une ultime parcelle de sang-froid, je m’agenouillai et soufflai, doucement, très doucement, sur la serrure.
La clé glissa à l’intérieur. Je plongeai dans ma Fiat Punto. Contact. Je patinai une seconde puis me propulsai dans la circulation. Deux coups de volant et j’étais loin.
Nulle part en fait, mais vivant.
Encore une fois.
L’aéroport de Catane était fermé depuis la veille. Pour décoller vers Rome, je devais partir d’une autre grande ville. Coup d’œil à ma carte. Je pouvais rejoindre Palerme en deux heures. Avec un peu de chance, un vol décollerait de là-bas.
En m’orientant vers la sortie de la ville, j’appelai l’aéroport de Palerme : un vol partait à 18 h 40 pour Rome. Il était 15 h 30. Je réservai une place puis raccrochai, m’essuyant les yeux, expectorant par le nez et la bouche. J’avais l’impression d’être tapissé de particules, à l’intérieur même de mon corps.
Je roulai, et roulai encore. Je dépassai Enna à 16 h 30, puis Catanisseta, Resuttano, Caltavuturo. À 17 heures, je longeais la mer Tyrrhénienne et croisais Bagheria. À 18 heures, j’approchais de l’aéroport, Palermo Punta Raisi. Respecter les règles. Je rendis ma voiture à l’agence de location puis courus aux comptoirs d’enregistrement. À 18 h 30, je donnais ma carte d’embarquement à l’hôtesse. Je ressemblais à un épouvantail, chaque pli de mon manteau recelait des rivières de poussière, mais j’étais toujours dans la course, sac à la main, dossier sur le cœur.
Alors seulement, installé en première, tandis que le steward me proposait une coupe de Champagne, je me détendis. Et considérai, bien droit dans les yeux, cette évidence : pour une raison inconnue, j’étais un homme à abattre. J’enquêtais sur un dossier qui méritait qu’on m’élimine pour m’empêcher de progresser. De quel dossier s’agissait-il ? Celui de Sylvie Simonis ou celui d’Agostina Gedda ? Était-ce le même ? N’y avait-il pas, derrière ces meurtres, un enjeu supérieur ?
Je songeai à ma visite à Malaspina. Mon opinion était faite sur l’état mental d’Agostina. Une pure schizophrène, bonne pour le cabanon. Je n’étais ni psychiatre, ni démonologue, mais la jeune femme souffrait d’un dédoublement de personnalité et aurait eu besoin de soins intensifs. Pourquoi n’était-elle pas internée ? Les avocats de la curie préféraient-ils la garder en observation, à Malaspina ?