Quand Boucherie lui demanda d’écrire son expérience criminelle, Ribes insista sur ce qu’il appelait la « source de son malheur » — un évanouissement prolongé, à la suite d’un traumatisme crânien, à l’âge de vingt ans. Les enquêteurs pontificaux s’étaient procuré l’original du témoignage. Mon dossier comportait l’échantillon scanné du texte manuscrit — je choisis de le lire ainsi, rédigé par la main maladroite du tueur lyonnais :
« … Pendant que j’étais sans conscience, j’ai rêvé. Les docteurs me disent que c’est impossible, mais je le jure : j’ai rêvé. […] Je suis parti de mon corps. Quand j’écris cela, moi-même je ne peux pas l’expliquer mais je n’étais plus dans mon corps. Je flottais dans la salle du dispensaire. Je me rapprochais du plafond et j’éprouvais une peur qui m’entourait comme un brouillard… Je me souviens : j’entendais le souffle des lampes à gaz, je sentais leur odeur…
« … Puis j’ai traversé le plafond. Je ne savais plus où j’étais. Tout était noir. Au bout d’un certain temps, j’ai repéré un orifice, un puits, juste en dessous de moi. Je pouvais voir les pierres des parois. C’étaient des visages. Des gens qui hurlaient en silence. C’était affreux. En regardant le fond du puits, j’ai été pris d’un vertige et je suis tombé…
« Je voulais crier mais la vitesse m’en empêchait — de toute façon, je n’avais plus de visage, plus de bouche, plus rien… Et puis, peu à peu, les gémissements m’ont bercé, les visages, dans leur souffrance, m’ont apaisé… Ces têtes sanglantes (elles étaient blessées) devenaient des vêtements chauds, doux, réconfortants…
« Alors, je l’ai vu. Sous une croûte rouge, il était là, rôdant, tournant, tout près de la paroi… Il m’a parlé. Je ne pourrais pas dire quel langage il a utilisé mais je l’ai compris, oh oui, je l’ai compris, au fond de moi. Ma vie entière, depuis ma naissance, est devenue pure, transparente — et plus encore ce que j’allais vivre, ce que j’allais faire… Je ne peux pas dire plus, mais je supplie ceux qui me liront de me croire : quoi que j’aie fait, je n’avais pas le choix. Je n’ai plus jamais eu le choix… »
Paul Ribes avait été transféré en mai 1883 à Riom. De là, il avait été emprisonné à Saint-Martin-de-Ré, sur l’île de Ré, puis envoyé au bagne de Cayenne. Il y était mort cinq ans plus tard, en août 1888, de la malaria. D’après un rapport du médecin du bagne, Ribes avait dit durant son agonie : « Je n’ai pas peur de la mort. J’en viens. »
Les enquêteurs du Saint-Siège avaient ajouté une deuxième note. Le Dr Boucherie lui-même avait été assassiné en 1891, alors qu’il travaillait toujours sur la « troisième voie », cherchant à travers le monde de nouveaux témoignages. Il avait été poignardé dans les environs de la prison de Piedras Negras, près de Lima, au Pérou.