— Andrzej Zamorski, nonce apostolique du Vatican. Détaché dans plusieurs pays, dont la France et la Pologne. Un destin curieux que le mien : ambassadeur étranger dans mon propre pays.

À la deuxième écoute, un accent très léger affleurait. Si léger qu’on ne pouvait dire si cette inflexion provenait de sa langue maternelle ou de toutes celles qu’il avait parlées depuis. Je désignai la nef autour de nous :

— Pourquoi cette rencontre ? Pourquoi ici ?

Le prélat sourit. J’avais maintenant dans l’œil chaque détail de son visage. Des traits musclés, affûtés encore par la brosse argentée des tempes. Des pupilles claires, d’un bleu de glace. Le nez ne collait pas avec le reste : fin, droit, presque féminin, incongru dans ce visage d’instructeur commando.

— En réalité, nous ne nous sommes jamais quittés.

— Vous me suivez ?

— Inutile. Nous marchons sur la même route.

— Au stade où j’en suis, je n’ai plus de patience pour les devinettes.

L’homme pivota puis effectua une brève génuflexion. Il désigna une porte latérale, au contour éclairé.

— Suivez-moi.

<p>82</p>

Tapissée de bois clair, la sacristie évoquait un sauna suédois. Le lieu sentait le pin et l’encens. L’analogie s’arrêtait là : il faisait ici un froid de canard.

— Donnez-moi votre imperméable. Nous allons le faire sécher.

Je m’exécutai docilement.

— Thé, café ?

Zamorski avait posé mon trench sur un maigre radiateur électrique. Il tenait déjà un Thermos, qu’il dévissa d’un geste rapide.

— Café, s’il vous plaît.

— Je n’ai que du Nescafé.

— Pas de problème.

Il versa une cuillerée de poudre dans un gobelet plastique, puis fit couler l’eau brûlante.

— Sucre ? Je refusai de la tête et saisis avec précaution le gobelet qu’il me tendait.

— Je peux fumer ?

— Bien sûr.

Le Polonais posa un cendrier à côté de moi. Ces politesses, ces manières courtoises entre deux inconnus, sur fond de meurtres et de possession, étaient surréalistes.

J’allumai ma Camel, m’installant sur une chaise. J’en étais encore à digérer ma déception — pas de Manon, pas de femme secrète sous les vitraux. Mais cette nouvelle rencontre allait être fertile, je le sentais.

L’homme retourna un autre siège puis s’assit à califourchon, croisant ses bras sur le dossier — ses manchettes noires étincelaient. Son attitude sentait la mise en scène, la décontraction étudiée.

— Vous savez ce qui m’intéresse, n’est-ce pas ?

— Non.

— Alors, vous êtes moins avancé que je ne le pensais.

— À vous de m’aider. Qui êtes-vous ? Que cherchez-vous ?

— Les initiales « K.U.K » vous disent-elles quelque chose ?

— Pas précisément.

— Un foyer d’intellectuels catholiques, créé à Cracovie, après la Seconde Guerre mondiale. Jean-Paul II, quand il s’appelait encore Karol Wojtyla, appartenait à ce club. À l’époque de Solidarnosc, ses membres ont contribué à changer la donne. Au moins autant que Walesa et sa bande.

— Vous êtes de ce groupe ?

— Je dirige une branche spécifique, qui s’est créée dans les années soixante. Une branche… opérationnelle.

— Vous m’avez dit que vous étiez nonce pour le Vatican.

— J’occupe aussi des fonctions diplomatiques. Des fonctions qui me permettent de voyager et d’enrichir, disons, mon réseau.

Je devinai la suite. Un nouveau front religieux qui se préoccupait des Sans-Lumière et de leurs crimes. Mais sans doute d’une manière beaucoup plus musclée que van Dieterling le théoricien. Des flics ecclésiastiques.

— C’est mon dossier qui vous intéresse ?

— Nous suivons votre enquête avec intérêt, oui. Pour un policier habitué à des affaires terre à terre, vous avez fait preuve d’une grande ouverture d’esprit.

— Je suis catholique.

— Justement. Vous auriez pu avoir les préjugés de votre âge. Ne jurer que par la psychiatrie et réduire les cas de possession aux seules maladies mentales. Cette attitude soi-disant moderne néglige le fond du problème. L’ennemi est là. Violent, omniprésent, intemporel. En matière de diable, il n’y a pas de modernité, d’évolution. La Bête est à l’origine, et elle sera là, à la fin, croyez-moi. Nous tentons seulement de la faire reculer.

Des mots, des images défilaient dans mon esprit : les prédictions de Saint-Jean et son Apocalypse, l’enfer grouillant qui s’ouvrait pour le Jugement dernier, des exorcistes au chevet d’enfants possédés, luttant, mano a mano, contre les démons, au Brésil, en Afrique… J’étais plongé malgré moi au cœur d’une croisade souterraine. Je rétorquai, d’un ton qui se voulait décontracté :

— On ne peut pas dire que vous m’ayez beaucoup aidé.

— Il y a des chemins qu’on doit parcourir seul. Chaque pas est une partie du but.

— Cela aurait pu sauver des vies.

— Ne croyez pas ça. Nous avions de l’avance sur vous, c’est vrai. Mais pas sur « lui ». Il est impossible de prédire où et quand il frappera.

Je commençais à en avoir marre d’entendre parler du diable comme d’un personnage réel et omnipotent. Je remis la balle au centre :

— Si vous connaissez mes informations, qu’est-ce qui vous intéresse ?

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