— D’abord, nous ne savons pas, exactement, où vous en êtes. Ensuite, vous avez avancé sur des territoires qui ne nous sont pas accessibles.
Van Dieterling et ses archives. Les deux groupes devaient être rivaux. Zamorski ne savait rien, ou presque, d’Agostina Gedda. J’allais peut-être avoir l’opportunité de « vendre » deux fois mon dossier d’enquête et de travailler pour deux entités, comme le Serviteur de deux maîtres de Goldoni. Le Polonais confirma, feignant un ton désolé :
— La synergie dans nos rangs est loin d’être ce qu’elle devrait. Surtout en matière de démonologie. Les Italiens du Vatican pensent avoir la mainmise sur ce domaine et refusent de coopérer. Je n’avais aucune peine à imaginer les deux factions se tirant la bourre. Van Dieterling tenait son spécimen — Agostina. Zamorski devait posséder ses propres dossiers.
— Si vous voulez mes éléments, fis-je, proposez-moi une monnaie d’échange.
Le prêtre se leva. Son regard d’acier disait : « Attention où vous marchez. » Mais il prononça d’un ton calme :
— Vous avez une chance inouïe d’être encore en vie, Mathieu — et sain d’esprit. Sans le savoir, vous évoluez dans une véritable guerre.
— Vous voulez dire une « guerre interne », entre différents groupes religieux ?
— Non. Nos rivalités ne constituent qu’un épiphénomène. Je vous parle d’un vrai conflit, qui oppose l’Église à une secte sataniste puissante. Je vous parle d’un danger imminent, qui nous menace tous. Nous, les soldats de Dieu, mais aussi tous les chrétiens de la planète.
Je n’étais plus sûr de suivre :
— Les Sans-Lumière ?
Zamorski esquissa quelques pas, mains dans le dos :
— Non. Les Sans-Lumière sont plutôt l’enjeu de la bataille.
— Je ne comprends pas.
Le nonce s’approcha d’un vieux paper-board bancal, derrière des pupitres soutenant des partitions. Il attrapa un feutre :
— Connaissez-vous ce signe ?
Il traça un cercle, le barra d’un trait horizontal dans sa partie inférieure, puis dessina quelques maillons. Le tatouage de Cazeviel et l’ornement de la chevalière de Moraz. Ce symbole désignait donc une secte satanique.
— Je l’ai déjà vu deux fois.
— Où ?
— Tatoué sur le torse d’un homme. Gravé sur la bague d’un autre.
— Tous les deux morts, d’après mes informations.
— Si vous avez les réponses, pourquoi poser les questions ? Zamorski sourit puis capuchonna son feutre :
— Patrick Cazeviel. Richard Moraz. Le premier est mort dans l’escalier du Vatican, le 31 octobre. Le second près de la maison du Dr Bucholz, aux environs de Lourdes, le lendemain. Vous les avez tués tous les deux. Si vous voulez qu’on passe un accord, vous devez jouer franc jeu avec moi.
— Qui a parlé d’accord ? Il tapota sur le tableau :
— Vous ne voulez pas savoir ce que ce dessin signifie ?
— En cherchant, je trouverai par moi-même.
— Bien sûr. Mais nous pouvons vous faire gagner du temps. L’ecclésiastique arpentait la pièce, d’une démarche posée, patiente. J’en avais déjà marre de ces circonvolutions :
— Comment s’appelle la secte ?
— Les Asservis. Ils se considèrent comme les esclaves du Démon. D’où leur symbole : le collier de fer. On les appelle aussi les Scribes. Les sectes sataniques sont ma spécialité. Mon vrai travail est de traquer ces groupes à travers le monde. Or, de tous ceux que j’ai croisés ou étudiés, les Asservis constituent le plus violent, le plus dangereux. Et de loin.
— Quel est leur culte ?
Zamorski eut un geste large, qui annonçait une digression :
— Dans la plupart des sectes sataniques, le diable n’est qu’un prétexte pour s’adonner à la dépravation, à la drogue, à différentes activités plus ou moins illicites. Parfois, ces pratiques vont plus loin et nourrissent les pages des faits divers. Meurtres, sacrifices, incitations au suicide… Mais je dirais qu’au fond, ces clans ne sont pas dangereux et se limitent le plus souvent à profaner des cimetières. Une simple variation de la délinquance. Il n’y a pas de transcendance ni d’enjeu supérieur dans tout ça. Et quand ces dépravés tentent d’entrer en contact avec leur « maître », c’est dans le cadre de cérémonies plutôt ridicules.
— Je suppose que les Asservis n’appartiennent pas à cette catégorie.
— Pas du tout. Les Asservis sont de véritables satanistes, qui vivent pour et par le mal. Ils mènent une vie ascétique, exigeante, implacable. Assassins, bourreaux, violeurs : ils pratiquent le mal à froid, dans l’ordre et la rigueur. Ils sont l’équivalent de nos moines. Puissants, nombreux — et invisibles. Pas question pour eux de forniquer sous un autel d’église ou d’embrasser le cul d’un bouc. Ce sont de vrais criminels, qui visent la transcendance par le mal et la destruction. Leur communion, c’est le meurtre, la souffrance, la dépravation. De plus, ils sont terriblement unis. Un projet secret les fédère.
J’allumai une nouvelle cigarette, histoire de nourrir notre petit enfer intime.
— Qui est…
— Recueillir les commandements du diable. Quand ils ne tuent pas, les Asservis traquent la parole de Satan.