« Bien sûr que non, dit Gandalf. Il y a deux cents lieues ou plus en ligne droite de Barad-dûr à Orthanc, et même un Nazgûl mettrait quelques heures à voler entre l’une et l’autre. Mais Saruman a forcément regardé dans la Pierre depuis l’incursion orque, et je ne doute pas qu’on ait deviné une plus large part de sa pensée secrète qu’il ne l’aurait voulu. Un messager a été envoyé pour espionner ses faits et gestes. Et après ce qui s’est passé cette nuit, un autre risque de venir assez vite, je pense. Ainsi, Saruman goûtera l’extrémité du vice dans lequel il a trempé ses mains. Il n’a aucun prisonnier à envoyer. Il n’a plus de Pierre pour voir, et il ne peut répondre aux sollicitations. Sauron croira tout simplement qu’il cherche à garder le prisonnier pour lui et qu’il refuse d’utiliser la Pierre. Mais Saruman ne gagnerait rien à dire la vérité au messager. Car Isengard est peut-être détruit, mais lui peut encore bénéficier de la sécurité d’Orthanc. Alors, qu’il le veuille ou non, il sera vu comme un rebelle. Or, s’il nous a rejetés, c’était précisément pour éviter cela ! J’ignore ce qu’il va faire pour se tirer d’embarras. Tant qu’il demeure à Orthanc, il a encore le pouvoir de résister aux Neuf Cavaliers, je crois. Il pourrait le tenter. Il pourrait essayer de piéger le Nazgûl, ou essayer au moins d’abattre la créature qui le porte maintenant dans les airs. Si tel est le cas, que le Rohan veille à ses chevaux !
« Mais je ne saurais dire ce qu’il en ressortira pour nous, de bon ou de mauvais. Il se peut que les conseils de l’Ennemi soient bouleversés ou entravés par sa colère à l’égard de Saruman. Il se peut qu’il apprenne que je me tenais sur les marches d’Orthanc – avec des hobbits pendus à mes basques. Ou qu’un héritier d’Elendil était là, bien vivant, debout à mes côtés. À moins que Langue de Serpent ne se soit laissé duper par les insignes du Rohan, il se sera souvenu d’Aragorn et du titre qu’il a revendiqué. Voilà ce que je crains. Ainsi nous fuyons – non pas loin du danger, mais vers un danger plus grand. Chacune des foulées de Scadufax vous rapproche du Pays de l’Ombre, Peregrin Touc. »
Pippin ne répondit pas, mais il étreignit sa cape, comme saisi d’un froid soudain. Un pays gris défilait sous eux.
« Voyez, à présent ! dit Gandalf. Les vallées de l’Ouestfolde s’ouvrent devant nous. C’est ici que nous retrouvons la route de l’est. L’ombre noire, là-bas, marque l’entrée de la Combe de la Gorge. C’est là que se trouvent Aglarond et les Brillantes Cavernes. Ne me demandez pas de quoi il s’agit. Demandez à Gimli, si vous le revoyez ; pour une fois, la réponse obtenue pourrait être plus longue que vous ne le souhaiteriez. Vous n’aurez pas l’occasion de les visiter vous-même, pas cette fois-ci. Elles seront bientôt loin derrière nous. »
« Je croyais que vous vous arrêtiez au Gouffre de Helm ! dit Pippin. Où allez-vous donc ? »
« À Minas Tirith, avant que les flots de la guerre ne l’encerclent. »
« Oh ! Et c’est à quelle distance ? »
« À des lieues et des lieues, répondit Gandalf. Trois fois plus loin que les habitations du Roi Théoden, et elles se trouvent à plus d’une centaine de milles d’ici, en tout cas pour les messagers du Mordor. Scadufax, lui, devra suivre une plus longue route. Qui sera le plus rapide ?
« Nous chevaucherons d’ici au point du jour, qui ne doit pas venir avant quelques heures encore. Alors, même Scadufax devra se reposer, quelque part dans un creux des collines : à Edoras, j’espère. Dormez, si vous le pouvez ! Vous verrez peut-être les premières lueurs de l’aurore sur le toit doré de la maison d’Eorl. Et d’ici trois jours, vous verrez l’ombre mauve du mont Mindolluin et les murs de la tour de Denethor, blancs dans le matin.
« Maintenant, allons, Scadufax ! Cours, grand cœur, cours comme tu n’as jamais couru ! Nous avons atteint les terres où tu fus enfanté, et tu connais chaque pierre. Cours, maintenant ! L’espoir est dans la hâte ! »
Scadufax rejeta la tête en arrière et hennit, comme appelé au combat par une sonnerie de trompette. Puis il s’élança en avant. Des flammes fusaient de ses sabots ; la nuit glissait sur son dos.
Succombant peu à peu au sommeil, Pippin eut une étrange impression : Gandalf et lui étaient figés comme des pierres, assis sur la statue d’un cheval au galop, tandis que le monde roulait sous ses pieds dans un grand bruit de vent.
LIVRE QUATRIÈME
1L’apprivoisement de Sméagol
« Y a pas à dire, maître, nous v’là dans un sale pétrin », dit Sam Gamgie. Il se tenait aux côtés de Frodo, l’air abattu et les épaules voûtées, plissant les yeux pour mieux percer les ténèbres.