« Adieu ! Suivez-nous sans tarder ! leur cria Gandalf. En avant, Scadufax ! » Le grand cheval rejeta la tête en arrière. Il fouailla l’air de sa longue queue au clair de lune. Puis il s’élança d’un bond, faisant rejaillir la terre, et il partit comme le vent du nord soufflant des montagnes.

« Une belle nuit, très reposante ! dit Merry en se tournant vers Aragorn. Il y en a qui ont une sacrée chance. Il ne voulait pas dormir, il voulait aller avec Gandalf – et le voilà parti ! Au lieu d’être lui-même changé en pierre, pour demeurer ici à jamais en signe d’avertissement. »

« Si vous aviez été le premier à soulever la Pierre d’Orthanc, et non lui, où en serions-nous à présent ? dit Aragorn. Vous auriez pu faire pire. Qui sait ? Mais maintenant, la chance veut que vous m’accompagniez, j’en ai peur. Tout de suite. Allez préparer vos affaires, et prenez tout ce que Pippin aura laissé derrière lui. Hâtez-vous ! »

Scadufax volait sur les plaines, sans qu’il soit besoin de le pousser ou de le conduire. Moins d’une heure s’était écoulée, et ils avaient atteint les Gués de l’Isen et les avaient franchis. Le Tertre des Cavaliers et ses froides lances se dressaient, grisâtres, derrière eux.

Pippin se remettait. Il était au chaud, mais le vent sur son visage était à la fois vif et rafraîchissant. Il était avec Gandalf. L’horreur de la Pierre et de l’ombre affreuse devant la lune se dissipait ; ces choses étaient derrière lui, laissées dans les brumes des montagnes ou dans un rêve passager. Il prit une grande respiration.

« Je ne savais pas que vous montiez à cru, Gandalf, dit-il. Vous n’avez ni selle ni bride ! »

« Je ne monte pas à la manière elfe, sauf sur Scadufax, dit Gandalf. Car lui ne veut d’aucun harnais. On ne le monte pas : il consent à vous porter – ou non. S’il y consent, c’est tout ce qu’il faut. À lui de veiller à ce que vous restiez sur son dos, à moins que vous ne décidiez de sauter dans le vide. »

« À quelle vitesse court-il ? demanda Pippin. Vite si j’en crois le vent, mais sans heurts. Et comme ses pas sont légers ! »

« Il court en ce moment aussi vite que peut galoper le plus rapide des coursiers, répondit Gandalf ; mais ce n’est pas rapide pour lui. Ici, le pays monte un peu et il est plus accidenté qu’il ne l’était de l’autre côté de la rivière. Mais voyez comme les Montagnes Blanches se rapprochent sous les étoiles ! Là-bas, telles des lances noires, ce sont les cimes du Thrihyrne. Nous ne tarderons pas à atteindre la bifurcation de la route et l’entrée de la Combe de la Gorge, où la bataille s’est jouée il y a deux nuits. »

Pippin retomba dans le silence. Il entendait Gandalf chantonner pour lui-même, murmurant quelques bribes de poésie dans différentes langues tandis que les milles couraient sous eux. Enfin, le magicien entonna une chanson dont le hobbit put saisir les mots ; quelques vers lui parvinrent nettement à l’oreille malgré le sifflement du vent :

De grands rois sous de hauts mâts,

Trois fois trois.

Qu’ont-ils apporté sur les flots de la mer

         De leur pays s’abîmant ?

Sept étoiles et sept pierres

         Et un arbre blanc.

« Que dites-vous, Gandalf ? » demanda Pippin.

« J’étais seulement à me rappeler quelques vers traditionnels, répondit le magicien. Les hobbits les ont oubliés, je suppose, même ceux qu’ils connaissaient bien. »

« Non, pas tous, dit Pippin. Et nous en avons beaucoup de notre propre cru, qui ne vous intéresseraient pas, j’imagine. Mais je n’avais jamais entendu ceux-ci. De quoi parlent-ils – les sept étoiles et les sept pierres ? »

« Des palantíri des Rois d’Antan », dit Gandalf.

« De quoi s’agit-il ? »

« Leur nom signifiait ce qui regarde au loin. La Pierre d’Orthanc en était un. »

« Donc, elle n’a pas été faite, euh… – Pippin hésita – faite par l’Ennemi ? »

« Non, dit Gandalf. Ni par Saruman. C’est une chose qui dépasse son art, et aussi celui de Sauron. Les palantíri viennent d’Eldamar, au-delà de l’Occidentale. Ils ont été faits par les Noldor. Qui sait si Fëanor ne les a lui-même façonnés, en un temps désormais si lointain qu’il ne peut se mesurer en années. Mais il n’est rien que Sauron ne peut détourner pour de mauvais usages. Hélas pour Saruman ! Ce fut là sa ruine, je le vois bien, à présent. User des procédés d’un art plus profond que le nôtre est toujours périlleux, peu importe qui nous sommes. Mais le blâme lui revient tout de même. Pauvre fou ! Garder cela secret, pour son propre bénéfice ! Jamais il n’en a glissé un seul mot à aucun membre du Conseil. Nous ne nous étions pas encore penchés sur le sort des palantíri dans les guerres désastreuses du Gondor. Chez les Hommes, ils étaient presque oubliés. Même au Gondor, leur existence n’était connue que de quelques-uns ; en Arnor, seuls quelques vers de la tradition en rappelaient le souvenir chez les Dúnedain. »

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